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L'horizon
Il n’y a plus de déserts. Il n’y a plus d’îles. Le besoin pourtant s’en fait sentir. Pour comprendre le monde, il faut parfois se détourner ; pour mieux servir les hommes, les tenir un moment...
le 29 juin 2018
L’Été rassemble plusieurs textes publiés par Camus entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et 1954. On y voyage en Algérie, à Oran, à Alger, mais aussi en Grèce, en mer, dans les paysages méditerranéens et dans cette lumière particulière qui traverse toute son œuvre. Mais ce n’est pas seulement un recueil de textes géographiques ou sensibles. C’est aussi un portrait de l’homme moderne, de celui qui cherche encore une forme de solitude, de mesure et de présence au monde face à l’absurdité.
On sent dans ces textes le ton désabusé de l’après-guerre. L’homme apparaît parfois aussi insignifiant que les pierres, survivant moins par grandeur que par médiocrité, par fatigue, par obstination presque biologique. Camus regarde l’humanité sans grande illusion, mais sans céder pour autant au pur désespoir. C’est là que réside sa force : ne pas confondre le tragique et le désespoir, ne pas donner raison à la force contre l’esprit, refuser le fanatisme sans renoncer à l’exigence.
Les pages sur Oran sont parmi les plus marquantes. Camus y dessine une ville étrange, presque sans passé, une ville de boutiques, de jeux, de boxe, de plage, de retards, d’ennui et de langueur. Il en fait un désert urbain, un lieu qu’il faut peut-être avoir connu de l’intérieur pour supporter vraiment. La rivalité entre Alger, Oran et Constantine affleure, mais c’est surtout la singularité d’Oran qui domine : une ville sèche, absurde, presque ingrate, et pourtant capable de susciter une forme d’attachement.
L’ennui y possède même une vertu provisoire. Il décape, ralentit, met à nu. Camus semble chercher dans ces paysages dépouillés une manière de résister à l’esprit de lourdeur, à la tentation du fanatisme, à la mécanique des idéologies. Il revient alors vers les Grecs, vers la mesure, vers une lutte entre création et inquisition, entre la lumière méditerranéenne et les forces qui veulent enfermer l’homme dans des systèmes définitifs.
Le recueil parle aussi de la vanité de l’artiste, de l’illusion de la gloire, de ce décalage entre le désir de paraître et la vie ascétique qu’exige réellement la création. Camus revient souvent à cette recherche des vingt ans, à cette part de jeunesse que l’on passe sa vie à poursuivre sans jamais pouvoir la retrouver entièrement. Il y a dans L’Été une nostalgie profonde, mais contenue, une tentative de revenir à une source première : la mer, la nuit, le soleil, les corps, la sensation immédiate d’exister.
Je suis pourtant rarement pleinement sensible à ce type de prose éthérée, poétique, presque méditative. Elle peut parfois me tenir à distance. Mais avec Camus, comme avec Cendrars d’une autre manière, quelque chose finit malgré tout par passer. Les images ne sont pas seulement décoratives. Elles servent une pensée, une manière de tenir debout dans un monde qui n’offre aucune garantie.
L’Été est donc un recueil inégal dans mon rapport personnel au texte, mais traversé par de très beaux moments. Camus y cherche moins une réponse qu’une posture : vivre sans illusion, refuser la force, aimer la lumière, accepter que vivre consiste aussi à courir à sa perte, mais sans se livrer pour autant au désespoir. Une sagesse méditerranéenne, fragile et exigeante, où la mer devient presque la seule religion possible avec la nuit.
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