Livre qui avait marqué ma mère dans sa jeunesse, ce qui m’a donné envie de m’y plonger à mon tour. J’ai découvert également que l’ouvrage avait d’abord été publié anonymement, présenté comme un journal authentique, avant que cette dimension ne soit largement remise en question. Il s’agit en réalité d’une fiction écrite par une autrice américaine mormone, avec une volonté assez claire de lutter contre la consommation de drogues chez les jeunes, notamment par une logique de mise en garde assez frontale. Je peux comprendre le sentiment de trahison de ceux qui l’ont lu à l’époque en pensant avoir entre les mains un témoignage brut. N’ayant pas eu cette illusion, j’ai pu aborder le texte avec plus de distance.
Le livre nous plonge dans la vision d’une adolescente de quinze ans, dans les États-Unis de la fin des années 1960 et du début des années 1970, à une époque où la drogue semble circuler avec une facilité presque déconcertante. Ce qui fonctionne le mieux, c’est la description de l’adolescence, dans ce qu’elle a d’universel : le sentiment de ne pas être à sa place, le malaise intérieur, l’impression de n’être comprise ni aimée par personne, les promesses que l’on se fait et que l’on ne tient pas. Au milieu de cette fragilité, la drogue apparaît d’abord comme une libération, une manière de s’affranchir de ses complexes, de se sentir enfin différente, plus forte, plus libre. Mais une fois le doigt mis dans l’engrenage, la sortie semble presque impossible.
L’héroïne alterne alors entre phases d’euphorie et moments de manque, entre excitation de la fugue et désir de tout recommencer, puis nostalgie d’une vie familiale qui, au fond, n’était peut-être pas si mauvaise. Elle a d’ailleurs la chance d’avoir une famille présente et prête à la soutenir, ce qui la distingue de beaucoup de personnes qu’elle croise au fil de sa descente. Le récit accumule pourtant les épreuves : prostitution, asile psychiatrique, viol, misère, déracinement. Rien ou presque ne lui est épargné, ce qui donne au texte une dimension sordide parfois efficace, parfois trop appuyée.
Ce que j’en retiens surtout, c’est que la communication apparaît comme la clé de voûte pour tenter de briser le cercle. Parler, être entendu, ne pas rester seul avec sa honte ou ses rechutes. mais aussi combien le changement de lieu, d’environnement et de fréquentations semble indispensable pour espérer un véritable nouveau départ.
La fin, en revanche, me laisse plus perplexe. Narrativement, elle paraît presque incompréhensible. On sent que l’héroïne a tiré certaines leçons de ses expériences, qu’elle cherche sincèrement à s’en sortir, puis l’épilogue annonce brutalement sa mort trois semaines plus tard, sans véritable clarification. Comme si l’autrice voulait finalement nous dire qu’il n’existe aucune porte de sortie une fois le piège refermé. Cette conclusion, très péremptoire, manque de nuance et d’espérance.
Au final, L’Herbe bleue reste un récit intéressant pour ce qu’il permet d’approcher : le désarroi adolescent, la fragilité du sentiment d’identité, l’appel de la transgression et l’engrenage de la dépendance. Mais la touche moraliste sous-jacente, très visible, finit par réduire l’impact du texte. On comprend l’intention, mais on sent trop souvent la démonstration derrière le récit.