Ce Cahier de l’Herne a la particularité de contenir une proportion très élevée de textes, souvent inédits, d’Annie Ernaux elle-même, limitant ainsi les contributions extérieures : je crois qu’on y gagne. Pas que les écrivain·es et artistes convoqué·es ne soient pas intéressants, non ; d’ailleurs leur éclectisme permettra à chaque lecteur·ice d’Ernaux d’y trouver son compte selon ses préférences dans son œuvre : citons en pagaille Tiphaine Samoyault, Geneviève Brisac, Audrey Diwan, Ivan Jablonka, Delphine de Vigan, Nicolas Mathieu… À titre personnel, les contributions de non-écrivain·es m’ont assez peu emballé, à l’exception de Gisèle Sapiro (sociologue, héritière de Bourdieu) et Alexandre Gefen (chercheur en littérature). Certains extraits inédits du journal m’ont aussi prodigieusement ennuyé (par exemple 15 pages sur des voyages), quand d’autres sont de véritables pépites : des pages sur Proust, car oui Annie Ernaux est une proustienne, n’en déplaise à Beigbeder et la critique réactionnaire, Virginia Woolf (« Il me semblait que jamais la vie n’avait été saisie avec autant de réalité et c’était ce que j’espérais faire », à propos de Mrs Dalloway, p. 197), la ville de Rouen, son cancer du sein droit.
Satisfaction d’avoir à faire le vide, de l’inessentiel, du paraître. Ce que j’ai parfois désiré (je l’ai écrit même), écrire en pensant que je mourrai bientôt, se réalise et j’ai peur de ne plus avoir envie d’écrire, justement. (Lundi 30 septembre 2002, p. 117)
Il y a deux pages magnifiques sur la mort de Pierre Bourdieu, dont on sait que son œuvre sociologique infuse la littérature d’Annie Ernaux, le très beau et juste texte qu’elle fit publier dans Le Monde pour lui rendre hommage, et des extraits du journal montrant l’incertitude et finalement la joie de voir ce texte publié.
Émotion intense, la « une » du Monde pour mon texte sur Bourdieu. En voiture, je pensais qu’il y avait un bonheur plus grand encore – dans ce cas ici, du moins – que d’écrire sur soi, c’était d’écrire sur quelqu’un d’autre. (Mardi 5 février 2002, p. 257)
Lire dans les années 1970 Les Héritiers, La Reproduction, plus tard La Distinction, c’était – c’est toujours – ressentir un choc ontologique violent. J’emploie à dessein ce terme d’ontologique : l’être qu’on croyait être n’est plus le même, la vision qu’on avait de soi et des autres dans la société se déchire, notre place, nos goûts, rien n’est plus naturel, allant de soi dans le fonctionnement des choses apparemment les plus ordinaires de la vie (…) Il m’est arrivé de comparer l’effet de ma première lecture de Bourdieu à celle du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir quinze ans auparavant : l’irruption d’une prise de conscience sans retour, ici sur la condition des femmes, là sur la structure du monde social. Irruption douloureuse mais suivie d’une joie, d’une force particulières, d’un sentiment de délivrance, de solitude brisée. (« Bourdieu : le chagrin », p. 254)
Surtout, ce Cahier montre à quel point la question de l’écriture hante, traverse et transperce toute la vie d’Annie Ernaux. À peine un livre est-il fini, publié, qu’elle pense déjà au suivant. Parfois à deux à la fois : Mémoire de fille (qui raconte la honte et l’humiliation du premier rapport sexuel) est un livre longtemps voulu, pensé, mais d’abord nommé « 58 » pour l’année, car innommable. Ma préférence personnelle va aux parties consacrées à ses livres, ainsi qu’à la 8e, sur les rapports de la, et sa littérature avec le réel, le social, le politique : c’est là qu’on y trouve Gisèle Sapiro, Nicolas Mathieu, Alexandre Gefen… Tout ça, et c’est bien l’essentiel, donne follement envie de (re)lire tout Ernaux, de prolonger et développer cette relation si particulière qu’entretient son œuvre avec son ou sa lectrice, faite d’échos, de résonances, d’assimilations entre sa vie, la nôtre, et la manière de la dire : la littérature.