Cavanna le dit lui-même en quatrième de couverture: il souhaitait, après avoir consacré un livre à son père ("Les Ritals"), en écrire un sur sa mère. C'est donc ce projet qui s'est matérialisé en "L'oeil du lapin". On revient donc aux années d'enfance de Cavanna dans son Nogent natal, de 1934 à 1939. Et dire qu'on revit avec lui ses années douces, c'est peu dire. Car Cavanna a la plume contagieuse, enthousiaste, transporteuse...
Bon je suis sans doute coupable de tenir en très haute estime le fondateur de "Charlie Hebdo", dont j'ai beaucoup aimé "Les Ritals", notamment. Et tout ce qu'il raconte, sans être génial, a cette fraîcheur du récit d’enfance, et semble charrier une honnêteté sans faille (oui, oui, on ne peut être sûr de tout).
C'est un plaisir de retrouver le petit Cavanna sur les bancs de l'école maternelle, en proie à ses premiers tourments amoureux (!), et de le suivre dans la grande école, où il devient un garnement premier de classe qui rit de son bonheur d'être un gosse.
Contrairement à ce qu'il avance, la figure paternelle reste très présente dans récit, au point que des pages entières sont gribouillées dans le patois franco-italien du père, une lecture pas très facile. Mais oui, le portrait de sa mère s'y esquisse, celle d'une femme qui a fait un mariage pas si heureux que cela, qui s'épuise dans le travail et qui voue un culte sans fond à son petit François. Cavanna y raconte son amour et sa fierté, et plus que tout, son courage.
La description des années 30 est saisissante, vue ainsi par des yeux d'enfants. Tout y est découverte et magie de la science, un beau chapitre est dévoué à l'eau courante ce miracle que nous ne voyons plus.
Cavanna nous fait vivre ces années 30 avec un enthousiasme qui ferait presque oublier qu'elles ont été l'anti-chambre du désastre. Mais c'est bien dans son dernier chapitre qu'il nous révèle la signification de cet étrange titre, et nous raconte sa précoce conversion au pacifisme le plus radical, mais aussi le plus honnête. A peine ado, il raisonnait déjà sur le "mourir pour des idées d'accord, mais de mort lente" du grand Georges. Ce chapitre rompt avec le thème du livre, mais constitue un beau point d'orgue à cette période.
Lisez Cavanna, n'importe lequel de ses bouquins, c’est toujours très bon !