On connait Henning Mankell pour les enquêtes de l’inspecteur Wallander, série de romans policiers marquants. Mais cet auteur suédois (décédé en 2015) n'a pas écrit que des romans policiers. Exemple avec L’œil du léopard.
Le personnage principal du roman, Hans Olofson, est un suédois qui, après une enfance marquée par quelques événements dramatiques, embarque sur un coup de tête vers l’Afrique un beau jour de 1956. Le roman débute alors qu’il se trouve en pleine crise de paludisme, l’esprit enfiévré. Ses souvenirs du pays s’entrecroisent avec la longue période qui l’a vu séjourner en Zambie. Schématiquement, la construction alterne un chapitre suédois avec un chapitre africain.
Bien évidemment, son départ de 1956 fait suite à certains événements qu’on découvre au fur et à mesure. Les amitiés nouées dans sa jeunesse en font partie, ainsi que son histoire familiale. Derrière lui, il a laissé plusieurs personnes bien abîmées par la vie. S’il choisit de s’expatrier en Afrique, c'est pour tenter d'oublier sa part de responsabilité. Il cherche à accomplir le rêve d’une femme (portrait bien plus intéressant que celui de son ami Sture) qui n’aura jamais eu la possibilité d’aller au bout de ses intentions. Il arrive à Mutshatsha, une mission où il aimerait se rendre utile. Sauf qu’il n’a aucune idée de comment il peut être perçu sur place. Ce que l’auteur raconte est fictif mais s’appuie sur ses observations, puisqu’il a longtemps vécu entre la Suède et le Mozambique.
Accueilli par des européens, Hans Olofson est rapidement amené à travailler dans une grosse exploitation agricole produisant des œufs. La propriétaire, Judith Fillington, s’arrange pour qu'il obtenir un permis de séjour lui permettant de l’embaucher, alors qu’il croit pouvoir partir quand il le décidera. En réalité, il passera près de deux décennies sur le continent africain. Henning Mankell sous-entend qu’on n’est pas toujours maitre de nos choix. Surtout, il montre que la vie en Afrique est bien particulière. Les uns et les autres considèrent qu'il existe une mentalité noire et une mentalité blanche, plus ou moins incompatibles. Même si c'est assez réducteur, cela permet d'expliquer certaines choses. Ainsi les africains s'ingénient à tenter d'expliquer aux européens que certaines choses ne peuvent que leur échapper (pourquoi ils s'obstinent à dire oui bwana, comment le léopard sent certaines présences, etc.)
L’ambiance se dessine progressivement et montre clairement une opposition d’abord larvée puis de plus en plus forte entre africains et blancs d’origines diverses. Le passé colonialiste est une réalité dont les blancs ont tendance à sous-estimer l'impact. Les blancs considèrent globalement que l’Afrique serait dans un triste état état s'ils n’avaient pas été là pour mettre de l’ordre dans l’organisation du pays, que ce soit au niveau politique ou dans l'organisation du travail. Mais les noirs voient évidemment les choses d’une autre manière. Ils semblent beaucoup moins obnubilés par le souci de rentabilité ou d’efficacité, ils semblent beaucoup plus aptes à saisir le sens de l’expression « profiter de la vie » en prenant le temps. Et ils semblent ne pas avoir du tout la même vision de la hiérarchie, de l’autorité. Même s’ils se comportent apparemment de façon soumise, le système de valeurs qu’ils appliquent un peu mystérieusement leur permet de conserver une indépendance qui échappe totalement au rationalisme blanc. Surtout, ils en veulent aux blancs de se comporter comme s’ils étaient chez eux. Il est donc avant tout question ici des conséquences du colonialisme, entre inconscience des blancs et désir de réelle autonomie des noirs. Tout cela avec l’ambiance particulière qui règne sur le continent africain.
Ce que les africains voudraient faire admettre aux blancs, c'est que la seule solution seraient qu'ils partent, quelles que puissent en être les conséquences. Difficile à admettre pour des personnes venues sur place pour faire leur vie indépendamment de tout enjeu politique. Peu importe que Hans Olofson soit venu pour tenter de se refaire une dignité. Il croise un compatriote suédois venu travailler pour une compagnie téléphonique. Quelle différence ? Chez eux, les africains souhaitent légitimement diriger leurs propres affaires sans ingérence extérieure. Pour un observateur tel que Henning Mankell qui connait les enjeux stratégiques à l'échelle mondiale, il s'agit d'une envie qui peut faire courir les africains à la catastrophe. La comparaison surprendra peut-être, mais à mon avis c'est du même ordre que le gamin qui veut appuyer lui-même sur le bouton de l'étage dans un ascenseur et qui, plus tard, voudra se faire son expérience de la vie. Les parents auront beau le mettre en garde, il a besoin de constater personnellement. Oui, probablement, les africains partent avec beaucoup de retard dans une course où les occidentaux ne leur laissent aucune chance. Croire qu'on peut réparer les erreurs des générations précédentes est un leurre entretenu par un inévitable sentiment de culpabilité. Il faudrait reprendre tout à zéro, ce qui est malheureusement impossible.
Henning Mankell met le doigt sur une situation impossible. Son roman ne fait pas partie des œuvres qu'on lit par plaisir et qu'on ne lâche pas avant d'en avoir terminé. Le style heurte un peu, surtout au début (près de 100 pages avant qu'il se décide à désigner son personnage principal simplement par son prénom). Comme il ne s'agit que d'un roman, l'action ne présente que ce que vivent les personnages. La façon dont on vit en Afrique n'est donc qu'un aperçu et les situations géopolitiques restent à interpréter, d'autant plus que les événements décrits dans le roman s'étalent sur plus de 20 ans. Les relations entretenues par Hans Olofson avec Judith Fillington, le couple qui l'accueille en Zambie, son domestique attitré, un fonctionnaire et un journaliste local donnent du poids à la partie africaine. Ce qui se passe avec Joyce, une mère de deux jeunes filles me semble trop attendu pour convaincre pleinement. Quant à la partie suédoise, bien que plausible, elle sonne avant tout comme une sorte d'alibi pour élaborer la partie africaine.