Amateur des Rougon-Macquart n’ayant malheureusement pas le temps de reprendre ce marathon entamé à mon adolescence, quelle joie pour moi de découvrir que le programme de classes préparatoires contenait un Zola que je n’avais pas lu. Je peux donc préparer un cours avec plaisir en lisant mon auteur favori.
Je ne vais pas faire de longues analyses, d’autres l’ont fait bien mieux que moi. Je ne vais pas rappeler les connexions qu’on peut effectuer avec les personnages réels. Oui, Sandoz est le miroir de Zola, mais Claude l’est tout autant. Cézanne est une source d’inspiration pour Claude également, mais attention, c’est bien Manet que les contemporains reconnaissent immédiatement. Monet se retrouve également sous les traits du peintre impuissant.
Ce qui est marquant avec ce livre c’est de voir à quel point il finit mal, à quel point il est obligé de mal finir. On devine, on voit la chute de Claude, ce peintre génial, incapable de finir une œuvre, dès le début. On souffre de chacune de ses illusions et de chacun de ses espoirs déçus. On l’appelle, comme Christine, dans une vie non esthétique, une vie qu’il ne désire pas, une vie qu’il ne peut pas avoir.
Ce n’est pas une tristesse comme la mort des pauvres mineurs de Germinale, un drame horrible comme la fin de la Fortune, une injustice finale comme dans la Curée, ni même une mort douce et paisible comme dans le Rêve. Non, c’est là l’horreur de l’Oeuvre, c’est le drame existentiel de tout créateur qui conduit à une injustice totale. Ce n’est pas une injustice bassement humaine, comme celle que j’évoquais vis-à-vis de la Curée ou du Ventre de Paris. C’est une injustice existentielle.
Claude Lantier n’est ni Monet, ni Cézanne, il est, avant l’heure, Van Gogh.
Zola réalise ici une œuvre d’une rare puissante où l’amour de l’art ne cache pas son art de l’amour, son art de l’amitié, son art du temps qui passe. La galerie de personnages particulièrement riche permet d’offrir au roman une profondeur et de multiples lectures que rien n’épuise.
Zola propose quatorze ans de vie parisienne, culturelle, tentant de montrer sans perdre trop la foi que les jeunes gens plein d’espoirs finissent rarement par tous les réaliser.
Simultanément, si très tôt on imagine déjà arriver à la fin, imaginant au bout de 100 pages ce que seront les 300 suivantes, Zola nous stimule, prend des détails de la vie des comparses de Claude pour nous permettre de tout expliquer, on voit les détails, on croit les progressions.
Surtout, ce livre regorge de théorie de l’art, chaque personnage propose plusieurs fois dans le roman des positions franches et fortes sur la création artistique, faisant de ce livre un pluri-manifeste sur ce qu’est l’art.
L’Oeuvre est parvenue à devenir très rapidement l’un des mes Rougon-Macquart préféré (avec la Curée, Germinale et la Conquête de Plassan). Certainement l’un des plus beaux du cycle.