Elle est bien tourmentée l'année 1919 à Kiev ; d'ailleurs celles qui l'ont précédée et celles qui l'ont suivies aussi. A bien y réfléchir, et à quelques jours du 24 février 2023 qui marquera le triste premier anniversaire du conflit russo-ukrainien, on peut dire qu'aujourd'hui encore Kiev est en pleine tourmente. Kiev et l'Ukraine même si le présent roman se passe entièrement dans la capitale comme son titre l'indique.
Un titre bien énigmatique avec un sabre pour illustration de couverture. C'est bien à coups de sabre qu'on entre dans ce roman, introduction violente qui annonce la violence "ordinaire" et quotidienne en cette période où Bolchéviks s'emparent du pouvoir, mettant à genou la frêle république qui a succédé à la chute du tsar. Rouges et Blancs s'affrontent à larmes blanches et à armes rouges de sang. Dans les rues, chaque pas peut vous coûter la vie... ou une oreille. C'est ce qui est arrivé à Samson, le personnage principal de ce roman qui mêle et entrecroise les genres : roman historique, roman policier, roman social, roman initiatique ; toutefois, malgré l'actualité pas véritablement roman partisan. Roman témoignage de la vie quotidienne en temps de révolte, quand une société bascule dans un autre régime, balayant tous les repères, semant l'insécurité partout. Corruption, délation, criminalité... la horde des vices est lâchée ; elle est affamée.
Samson est un jeune étudiant bourgeois qui deviendra en seulement quelques mois un adulte survivaliste et opportuniste. Andreï Kourkov plante ici le décor, diffuse une ambiance, établit des personnages amenés à revenir dans une suite annoncée en dernière page. "L'oreille de Kiev" peut ainsi être qualifié de roman d'ambiance qui révèle au fil des pages plusieurs niveaux de lecture et de compréhension d'enjeux qui débordent la simple narration d'une enquête au rythme parfois poussif et au contenu délayé.
Le lecteur comprendra en fin de lecture, et après avoir laissé infuser le récit, que derrière l'histoire de Samson qui oscille entre réalité et fantasme - avec une pointe de fantastique -, c'est bien Kiev la véritable héroïne de Kourkov. Un constat qui trouve un écho effrayant au regard des faits de guerre actuels et qui rend le récit poignant malgré quelques imperfections.