L'humain est un puits sans fond de paradoxes, et parmi cette multitude, il y a celui-ci : on peut être un abruti complet tout en étant un artiste talentueux. On en a un très bon exemple avec ce triste sire d'Alphonse de Châteaubriant (rien à voir avec François-René, qui, lui, possède un patronyme sans accent circonflexe et qui a un "d" à la place du "t" final !).
Dès le milieu des années 1920, notre abruti complet s'est mis à chanter les louanges de l'ancien peintre raté autrichien — ouais, il n’a même pas attendu que l’autre dégénéré soit au pouvoir avant de le sucer. Puis, durant l’Occupation, à travers sa revue La Gerbe (titre parfaitement approprié par rapport au contenu !), il a publié ou fait publier des saloperies caressant l’idéologie nazie et vichyste dans le sens de la moustache. Le tout avant de s’enfuir de France dès qu’il a senti le vent tourner (à raison, puisqu’il a reçu ensuite, par contumace, la promesse de douze balles dans le corps en récompense de ses bons et loyaux services !). Il a fini terré, comme une grosse merde, sous un faux nom, en Autriche, où il a passé les dernières années de sa pitoyable existence.
Si La Brière, best-seller de l’entre-deux-guerres, Grand Prix du roman de l’Académie française de 1923, est aujourd’hui oublié, c’est principalement à cause des méfaits de son auteur. Et c’est bien dommage, car l’œuvre est très largement supérieure à l’artiste. La création dépasse de très loin, en intelligence et en subtilité, son créateur. Elle mérite de lui survivre. Je serais moi-même passé à côté de ce petit bijou littéraire sans l’heureux hasard d’une boîte à livres dinannaise.
Cet ouvrage a été écrit quelques années avant le tournant de l’auteur vers le nazisme, ce qui a pour heureuse conséquence qu’il n’est pas contaminé par une bêtise nauséeuse à son sommet.
L’ensemble a pour cadre… vous ne le devinerez jamais… la Brière, vaste région marécageuse située en Loire-Atlantique. En fait, c’est plus qu’un cadre, plus qu’une toile de fond : c’est un personnage à part entière, une présence qu’il n’est pas exagéré de qualifier de métaphysique. C’est une sorte d’entité qui absorbe silencieusement des changements inévitables, qui semble se préparer à s’y adapter, au contraire du principal protagoniste bipède que l’on suit (je vais revenir plus loin sur ce point !), mais qui rappelle impitoyablement, au besoin, cette évidence pas suffisamment évidente dans les esprits orgueilleux : ce n’est pas l’homme qui domine la nature, mais l’inverse. L’être humain n’est que passager.
Et Aoustin, dit Lucifer, notre protagoniste susmentionné, en reçoit la dure et amère leçon. Il perçoit le changement, mais se refuse obstinément à y consentir, englué qu’il est dans la volonté de maintenir à tout prix des lois ancestrales séculaires, quitte à transformer le sort de sa propre famille en une véritable tragédie pour atteindre cet objectif plus destructeur que conservateur. Mais, on peut être diabolique, on ne peut rien contre certaines forces...
Il en ressort un récit sombre, rugueux, brutal, souvent cruel, mais captivant. D’abord parce qu’on ne prévoit jamais ce qui va se passer dans les pages suivantes, et qu’on a envie de le savoir assez vite. Ensuite parce que les tourments psychologiques des personnages sonnent toujours juste. Et puis enfin parce que le style d’écriture est d’une poésie, d’un lyrisme, d’une beauté et d’une richesse qui inspirent l’admiration. Sans nous épargner le moindre terme précis (à tel point que je n’ai pas réussi à trouver une définition pour chaque mot recherché dans mon vieux Larousse de 1934 !), il nous est décrit le lieu donnant son titre au livre ainsi que les modes de vie de ses divers habitants. C’est comme si on était réellement plongé dedans soi-même, comme si la moindre tourbe, le moindre roseau était tangible.
Sérieux, pour toutes ces raisons, La Brière mérite d’être remis en lumière. Et pour lui faire honneur, je conclus cette critique par un extrait qui envoie du lourd au niveau littéraire :
La terre est toute blanche, elle a vieilli cette nuit. La petite herbe de Brière, la landèche, chevelure de furie, et l’étoile d’argent de l’oreille d’ours dégouttellent de rosée. C’est le premier frimas, qui coïncide avec les vignes rouges sur les coteaux, tandis que se répercutent, dans l’air sonore de ce matin d’automne, les cahots et les abois de chiens, les beuglements, les grelots de carriole, et la rumeur de plus de deux mille hommes noirs arrivant pour le grand piétinement. Les blins, par flottille, à la voile, à la perche, les chalands dans les curées, chargés de monde, chacun comme une noce embarquée dans le même bateau, dégorgent leur peuple sur les platières. Par les chéraux, entre les bosses des buttes, les charrettes à bœufs rampent comme des tortues. Tout cela, sous le rayon, sous le trèfle rouge du soleil levant, arrive à la hâte, aborde par les roseaux, par les coulines, par les piardes, décachant les hérons, les judelles, tous les oiseaux nichés, qui s’épouvantent, s’envolent et tourbillonnent...