Oui, c’est le générique de South Park. Parce que ça m’a vraiment fait penser à ça.
Ignatius, le personnage principal de ce livre, c’est un Eric Cartman à 30 ans et qui aurait trop lu « La consolation de la Philosophie » de Boèce.
Il semble donc un peu cinglé (et aussi vaniteux, lâche, présomptueux, hypocrite, crasseux, méchant, avare, narcissique, menteur, égoïste, dépensier, rancunier, malhonnête…). Il rend dingue sa mère (chez qui il vit, dans une hygiène plus que douteuse), veuve depuis longtemps, au point de la rendre légèrement alcoolique.
Mais il est entouré de gens pas beaucoup plus sains.
Il y a Miss Trixie, une vieille sénile, un cadavre ambulant, comptable chez les pantalons Levy, qui passe ses journées à errer désoeuvrée dans les « bureaux » de l'entreprise attendant qu'on lui accorde enfin sa retraite. Retraite à laquelle elle pourrait prétendre depuis des années mais que ne lui accorde pas son patron, Gus Levy, traumatisé par le poids de l'héritage industriel familial qu'il doit gérer, et qui est sous la coupe de sa femme, une hystérique déconnectée du réel, qui se trompe sur à peu près tout, et dont la masse corporelle doit être composée à moitié de mascara.
Et puis il y a Jones, un noir victime d'un délit de facies, exploité par la gérante d'un bar qui est elle aussi bien allumée, en plus de mouiller dans des affaires pas très catholiques. Mais Jones n'est pas aussi bête que tout le monde semble le croire, et il est bien décidé à faire tomber sa patronne quitte à provoquer l'esclandre. Et l'irruption d'une péronnelle avec un oiseau aussi attiré par les anneaux que l'est Gollum va lui en donner une occasion. Sans compter une bande de dépravés artistes tendance nouveaux riches oisifs, un policier gaffeur puni par son sergent et obligé de chasser le crime en collants résilles (puis en d'autres déguisements), un vieux décati en manque, une voisine acariâtre, et puis Myrna, la relation de jeunesse de notre grossier héros, excentrique et ayant la volonté de sauver le monde avec une tendance hippie avant l'heure.
Voilà le joli foutoir qu'on trouve dans ce livre. Mais en terme de narration, ça vaut quoi ?
Pour une bonne tragédie grecque, il faut souvent plusieurs éléments :
L'hubris, la démesure. C'est Ignatius en personne. Mais on peut aussi la caractériser chez à peu près tous les personnages, à plus ou moins forte échelle. Cette démesure on la voit à l'oeuvre pendant une loooooooonnngue partie du roman.
Certes, c'est souvent drôle, mais c'est aussi parfois répétitif, attendu, trop appuyé. C'est pour ça que ce n'est pas un livre que j'aurais pu lire d'une traite. Comme le récit évoluait peu, que les personnages évoluaient peu voire pas, j'ai fini par avoir l'impression de consommer ce livre comme je consomme une série comique ou caustique (comme South Park justement.)
Puis vient le nemesis, la rétribution et juste colère du destin (ou des dieux, ou de la fortune, selon les sensibilités) qui vient châtier l'impénitent face à son aveuglement devant ses propres excès. Et finalement oui, vient à un moment assez avancé du livre (vers les trois quarts à peu près) où ce moment semble se dessiner et entraîner une bascule irréversible pour tous les joyeux lurons décrits précédemment. A ce moment-là, j'ai eu un regain d'intérêt pour ma lecture car j'ai eu l'impression de voir un infléchissement dans le déroulé des choses. Ce n'était pas un retournement de situation ou une remise en question de tout ce qui a été raconté jusqu'alors, mais juste un point d'orgue, une direction plus affirmée des choses et ce vers quoi elles tendaient.
Puis la catharsis, l'intervention salvatrice inespérée qui vient purifier l'âme. On peut voir les toutes dernières pages comme en étant une, ou pas. La fin reste assez ouverte, sans vraiment résoudre tous les fils narratifs…Tragédie donc, peut-être pas, tragi-comédie, sûrement.
Il serait de mauvaise foi de nier l'existence d'un sous-texte. Les énormités d'Ignatius sont en totale opposition avec son niveau de langage bien supérieur à celui de ses contemporains. Cette représentation de la société de la Nouvelle-Orléans donne juste l'impression d'un asile à ciel ouvert, où le ridicule, le risible et le méprisable sont omniprésents mais où le sublime et le beau semblent bien absents, si ce n'est dans la verve et les écrits dont fait preuve cet affreux personnage.
Au final : souvent amusant, parfois fatigant, globalement long et évoluant trop peu, à lire en étant dans l'humeur pour vraiment apprécier.