Véritable classique de la littérature américaine, ce livre m'est tombé des mains après une centaine de pages. L'intrigue qui s'y est développée durant cette intervalle tient sur un post-it : Ignatius Reilly et sa mère ont un accident de voiture en sortant d'une pâtisserie, obligeant Ignatius à trouver un travail auprès d'une entreprise Pantalons Levy en déclin. Une galerie de personnages secondaires sans grand intérêt se greffe à ce scénario famélique, comme le policier Mancuso ou les employés du bar Les Folles Nuits.
Sous couvert d'humour burlesque au timing désastreux et de comique de situation approximatif, les personnages sont pétris d'un pathétisme étouffant. Difficile de déterminer qui a le sort le plus enviable entre la mère fauchée alcoolique, le fils malade plus ou moins imaginaire, le policier inventivement humilié par son supérieur ou le Noir acceptant de se faire exploiter pour un salaire de misère afin d'éviter la prison. Conséquence de leur condition difficile, leurs dialogues sont marqués par une tension permanente, à tel point qu'on se demande s'ils sont capables de communiquer sans se disputer.
Au centre de cette nébuleuse se trouve Ignatius qui, sous ses airs d'intellectuel contrarié, n'a pas (ou bien peu) de qualités humaines : il empêche sa mère de sortir voir ses amies, la traite comme son esclave en la culpabilisant à la moindre occasion et multiplie les commentaires désagréables, le tout sans formuler le moindre embryon de pensée altruiste. Cet anti-héros patenté et franchement détestable n'affiche pas la moindre trace d'évolution positive : le seul progrès notable, sa transition de parasite dans la maison maternelle à salarié irresponsable, était la seule alternative à la mendicité. Autocentré et plein de certitudes alimentées par ses passions tristes, sa dénonciation des travers de son époque tombe à plat tant elle est portée par un messager à qui l'on ne peut accorder aucun crédit.
Le dynamisme du style, appréciable lors de certains passages descriptifs, ne peut compenser la vacuité narrative générale et l'aigreur du personnage principal. Peut-être l'arrivée de Myrna, seul personnage ayant l'air de tirer son épingle du jeu dans le marasme ambiant, aurait-elle pu contrebalancer le pathos omniprésent... mais son arrivée est trop tardive pour donner l'impulsion qui aurait sauvé ce début d'histoire.
L'appréciation générale positive autour de ce livre me surprend d'autant plus qu'on y retrouve des défauts courants de premier roman : style lourd, manque de rythme, personnages monolithiques et caricaturaux. Sans le destin tragique de l'auteur, souvent mis en parallèle avec son oeuvre, ce roman aurait-il connu le même succès ? Après lecture, je suis incliné à répondre par la négative.