Des trois romans composant "l'histoire des Treize", c'était celui que je préférais quand je les avais lus à l'adolescence. Plus exactement, c'était le roman qui avait le plus fouetté mon imagination. Aujourd'hui, mon appréciation est un peu plus équilibrée entre les trois romans. Avec l'âge, on prend un peu plus de recul dans l'évaluation de la passion amoureuse et surtout dans le comportement à avoir dans ces circonstances.
Je commencerais bien par dire que ce roman comporte une dimension biographique puisque Honoré Balzac (son vrai nom …) eut une expérience amoureuse malheureuse avec une duchesse de Castries qui, après l'avoir accepté dans son salon littéraire et peut-être avoir marqué quelque intérêt pour sa personne, n'a pas voulu "concrétiser" comme on dirait aujourd'hui. Madame de Castries, c'est du haut lignage, tout comme Antoinette de Langeais née de Navarreins, "deux familles (qui) reprirent leur rang, leurs charges, leurs dignités à la Cour" …
Mais, il n'est point nécessaire d'entrer dans ces détails pour apprécier le roman et notamment sa construction particulière sur différentes époques. Le roman débute par l'aboutissement d'une longue quête du général Armand de Montriveau qui profite de ses différentes expéditions militaires pour visiter les monastères les plus reculés afin de retrouver la duchesse de Langeais dont on ne sait encore rien. Ce début du roman est splendide même si on connait le fin mot de l'histoire. J'aime beaucoup la description presque gothique de l'église associée au couvent de "carmélites déchaussées" dans laquelle se déroule la messe, accompagnée du chant des nonnes. Étant invisibles, Montriveau en est réduit à rêver et tenter de reconnaître la voix de la femme qu'il recherche depuis cinq ans. La scène s'achève brutalement (avec un vrai tomber de rideau !) pour nous retrouver, en flash-back, à une époque antérieure de plus de cinq ans à Paris où Balzac nous invite au faubourg Saint-Germain, lieu mythique qui rassemble tous les hôtels particuliers où résident les grandes familles aristocratiques de retour avec la Restauration.
Ce flash-back, c'est surtout le cœur du roman avec l'intrigue amoureuse entre Antoinette de Langeais et Armand de Montriveau, général de son état. Alors, qu'en dire au juste sinon qu'Antoinette est issue de vieille et haute noblesse et que Montriveau, c'est plutôt de la noblesse d'Empire qui a commencé à se mettre en valeur au temps (honni) de la République. Mais ce n'est pas suffisant car, de ça, on peut encore s'en arranger. L'une, est une femme coquette, "Reine de la mode", entourée "d'une cour (de jeunes hommes) qui l'adoraient ou la courtisaient". L'autre, introduit dans les salons, est un militaire, avec de la prestance, certainement beaucoup plus à l'aise dans l'assaut d'une citadelle que dans la conquête d'un cœur, qui ne cherchait pas forcément être conquis.
"Elle voulut que cet homme ne fût à aucune femme et n'imagina pas d'être à lui".
On retrouve sans peine dans ce roman ce style si particulier de Balzac qui oscille toujours entre ironie et franchise pour décrire cet amour qui, d'entrée, est voué à l'échec si chacun reste sur sa position. Pour l'observateur extérieur, le lecteur par exemple, cette relation platonique a un aspect amusant et légèrement ridicule.
"Armand et Mme de Langeais ressemblaient à ces fakirs de l'Inde qui sont récompensés de leur chasteté par les tentations qu'elle leur donne."
Mais surtout Balzac, comme souvent, instille dans son analyse de la relation amoureuse un rapport de force. En général, ce rapport de force, s'il conduit à l'équilibre entre les protagonistes, est indispensable pour atteindre le respect. Mais chez Balzac, "force" est de constater que bien souvent l'équilibre est instable et que l'affaire se termine par un hybris … Dans le cas de "la Duchesse de Langeais", ce sera tellement énorme que rien ne pourra plus être comme avant. Je me demande même si Balzac ne décrit pas ici un fantasme personnel, quelque chose qu'il avait imaginé faire dans le cadre de son histoire tumultueuse avec la duchesse de Castries sans avoir osé aller au bout d'une vengeance.
Pour finir, quel que soit l'âge où j'ai lu ce roman passionnant, je ne manque pas, à la fin de la lecture, de tomber dans une sorte de rêverie où je finis toujours par conclure que cette histoire amoureuse n'avait aucune chance de marcher (durablement) dans la vraie vie.