Mystique, poétique et politique de l’exil

Il y a quelques temps, je suis retombé par hasard sur une ancienne émission du Masque et la plume où il était question de la correspondance de Jean-Patrick Manchette, le père du néo-polar. La critique du Elle, Olivia de Lamberterie, a eu cette phrase en introduction : « Ce n’est pas ma culture, ce n’est pas mon histoire, et je suis bouleversée par ce livre ». C’est exactement ce que j’ai pensé en refermant La grande méthode. L’exil, la migration, la double-identité, le post-colonial, la perte du pays familial, l’Algérie, l’arabité, l’islam, ce ne sont ni ma culture, ni mon histoire, c’est ce dont il est question dans ce petit livre dense (130 pages). Et pourtant.

Je dois déjà à l’honnêteté rappeler que je n’avais pas été pleinement convaincu par Rester barbare, il y a quelques années, sinon d’un vrai talent d’écriture de Louisa Yousfi : il y avait bien une voix, quelqu’un qui écrit. Elle m’avait un peu désarçonné avec sa réécriture de l’Iliade dans Contre la littérature politique, sans doute par manque de connaissance du texte original. Cette fois, je n’ai aucune réserve : c’est un texte tout à la fois déchirant, drôle, sensible, intelligent, qui tresse l’intime, le politique et le mystique. La trame narrative, c’est la mort du père, le rapatriement du corps, et donc le retour au pays. Qu’est-ce que « le pays », en l’occurrence l’Algérie, pour la troisième génération d’exilés ? Qu’est-ce que cette relation bizarre, bâtarde, à la France, c’est-à-dire l’ancienne (encore que) puissance coloniale ? Qu’est-ce que cet entre-deux inconfortable, que le sociologue Abdelmayek Sayad appelait « double absence », entre un pays d’accueil qui ne vous accepte pas vraiment (voire vous rejette franchement) et un pays rêvé dont vous ne connaissez rien, sinon des récits nostalgiques et mythologiques, une fiction de terre natale ? Qu’est-ce que cette religion étrange que l’islam, un peu lointaine, qui fonctionne comme une mystique dans l’Occident sécularisé qui refuse l’idée même de Dieu ? Et que devient la langue arabe, paternelle et maternelle, quand on ne la parle plus ?

Louisa Yousfi se pose toutes ces questions en variant les styles narratifs : récit intime, réalisme métaphysique, dialogue antique entre un maître et son élève… On le sait, mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. Et le livre s’ouvre précisément sur cette question du nom, peut-être dans une pique un peu perverse à Camus, dont on sait que La fabrique et les décoloniaux ne sont pas fans.

C’est là l’affaire la plus importante qui nous soit confiée : la juste et précise attribution des noms. Le mouvement même de la pensée ne saurait être autre chose qu’une course infinie pour nommer la moindre des choses matérielles et immatérielles. (p. 9)

Et la littérature a tout son rôle à jouer dans cette course. Aux pages magnifiques sur la mère succède le monologue imaginaire de l’avion qui ramène le corps en Algérie, drôle et cynique, doux-amer.

Notre temps de vol est estimé à une heure, ce qui représente une durée dérisoire au regard du gouffre que nous traversons. À ce titre, nous vous recommandons de contempler dès à présent la vue imprenable sur la Méditerranée et de profiter des vertus de votre accablement ; soyez réceptif aux propriétés invisibles de ce monde ; appréciez les carnations réelles de cet immense cimetière marin. Rouge sang, vert pourriture, noir mort. Si vous ressentez un quelconque malaise, laissez-nous vous rappeler que cet avion est conçu pour voler au-dessus de toutes sortes de pesanteurs notamment celles liées à la réalité politique et géopolitique des territoires concernés. Ainsi, vous pouvez vous concentrer sur la perte de votre père, en la considérant pour le moment dans la perspective de votre petit drame personnel. (p. 44)

À la question prosaïque de la vente de la maison de famille se superpose celle de la solitude de l’exilé dans un monde sans Dieu. Et la Palestine, là-bas, au loin, comme un signifiant magique, un rappel permanent à la dignité et la tragédie.

Les Palestiniens ne sont pas seulement un peuple héroïque, ni exemplaire – mais un peuple ajusté à la vérité de l’époque. Ils connaissent la valeur de la terre, la densité des pierres, la portée d’un nom transmis. Leur existence même contredit la fiction moderne selon laquelle tout peut s’oublier, tout peut s’acheter. (p. 131)

La grande méthode s’inscrit dans une tradition littéraire déjà bien établie – on pense à Kaoutar Harchi, mais aussi à Vassilis Alexakis, deux noms que je ne convoque pas à la légère – et la renouvelle avec la langue si contemporaine de Louisa Yousfi, qui s’amuse à brouiller les registres et s’interroge en permanence, sans que ce soit de la posture, sur son rôle d’écrivaine. Ajoutez à cela la superbe huile sur toile commandée à l’artiste palestinien Rayan Yasmineh pour la couverture, un titre emprunté à Brecht, et vous avez un petit chef d’œuvre. D’autant qu’il a été écrit en partie à la Villa Médicis, ce qui prouve qu’on peut y écrire des bons livres sans tomber dans l’académisme le plus boursouflé : faire politiquement de la littérature, rester barbare.

Ils arrivent à être près de ceux qu’ils aiment. Moi, je n’y arrive pas. J’ai besoin d’un détour. L’écriture, c’est ça. Non que j’aurais prétendu : J’écris pour porter le voix de papa, pour porter la voix de maman. En vrai de vrai, j’écris pour décrypter le secret. Pour essayer de saisir l’ampleur de l’héritage invisible que vous m’avez transmis, sans que ça me foute le vertige. J’essaie d’approcher au plus près de ce soleil brûlant, cette langue inouïe dont je suis l’analphabète. (p. 24)
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Antoine Grivel

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