Plusieurs fois, au cours de ma vie, on m'avait conseillé ce roman. D'abord pour son originalité fascinante : le narrateur parle à la seconde personne du pluriel ; ensuite parce qu'on m'avait dit que ce roman avait littéralement "changé la vie" d'une amie.
Je m'y suis donc attelé avec enthousiasme, persuadé que ce roman me passionnerait. Et il est vrai qu'au premier abord l'originalité du roman est palpable. Se lire vouvoyé, se sentir impliqué à ce point dans le roman donne l'impression d'être observé d'un point de vue prophétique : on a l'impression que le narrateur décrit une scène que l'on vivra. C'est déstabilisant et charmant.
Oui mais voilà, le charme opère certes, mais il opère quelques pages, et très vite, on intègre cette bizarrerie et malgré sa persistance, on l'oublie. Le roman est écrit à "vous". Et c'est tout. Sur une nouvelle, l'effet aurait sans doute été bien plus impactant ; dans un roman relativement long, l'effet se dissipe et s'oublie.
Puis reste ce qui est finalement narré. Et il est assez évident que, étant donné que le but de Michel Butor est l'identification du lecteur au personnage principal - d'où la notion du "vous" -, il fallait aussi à l'auteur une histoire universelle : celle de l'adultère. Choix pertinent.
Vous êtes donc un homme partagé entre deux femmes : l'épouse, pour qui vous n'éprouvez plus que mépris muet, et la maîtresse romaine qui vous vivifie. Vous êtes donc dans le train avec la ferme intention de faire venir votre maîtresse à Paris et de vous installer avec elle. Le récit ne fait finalement que suivre vos pensées : les souvenirs de votre rencontre, de vos séjours, de vos hésitations, de votre prise de décision.
Et c'est à ce niveau que ce situe - à mon très humble avis - tout autant le coup de force que les faiblesses du roman.
D'abord, le récit est assez impressionnant. On ne sort pas de votre tête, et on suit le courant de pensée du personnage principal avec la fluidité et la plasticité de la conscience. C'est en effet particulièrement fort : on passe d'une idée à l'autre, d'un souvenir à l'autre, on revient au premier, qui en amène un autre, etc. C'est fait avec finesse et avec la précision d'un grand observateur de la nature humaine. Là-dessus, Michel Butor est extrêmement doué, et lorsqu'on comprend cette construction, on se prend facilement au jeu.
Néanmoins, deux barrières empêchent très souvent cette prise au jeu. D'abord, les précisions données par l'auteur sur "vous". Si le but est en effet l'identification du lecteur au personnage, donner autant de détails sur ce personnage ne peut que freiner l'identification : son âge, son travail, sa calvitie, son nombre d'enfants... Peut-être, sûrement, eut-il été plus efficace d'en savoir le moins possible sur "vous". L'unique histoire d'adultère aurait ici fourni un cadre aussi précis qu'universel et aurait suffi. Ici, s'identifier au personnage devient plus compliqué, on perd l'universalité que le scénario avait pourtant visé, et que l'utilisation du "vous" renforçait.
Enfin, on ne peut le nier, le style de Michel Butor freine parfois la bonne appréciation du roman. Les phrases sont interminables, les descriptions sont détaillées au point d'en être maniaques, confuses, touffues, confondantes. Alors effectivement, cela suit le courant de la conscience ; mais cela entrave aussi par moment la compréhension et c'est particulièrement dommage.