J’ai abordé La Mort de Virgile avec un enthousiasme rare. La première partie du roman - la longue arrivée de Virgile à Brundisium, son corps déjà brisé, son regard dérivant sur la ville et son peuple - m’a littéralement transporté. Hermann Broch y déploie une prose d’un lyrisme dense, parfois vertigineux, mais toujours ancrée dans la matière du monde : la moiteur du port, le tumulte des foules, les éclats fugitifs de vies anonymes entrevues derrière des portes entrouvertes. C’est une langue qui palpe le réel presque physiquement, une langue qui respire, qui pulse. Cette ouverture m’a donné l’impression de lire l’une de mes plus grandes découvertes de l’année.
Puis vient la deuxième partie, et c’est comme si le roman se dérobait sous les pieds. Broch y relâche presque entièrement la prise avec le concret. La phrase se fait plus abstraite, plus brumeuse, parfois opaque. Le texte s’enlise dans des volutes philosophiques dont l’élan ne parvient pas toujours à masquer le caractère approximatif de sa pensée. J’ai eu le sentiment d’une élévation qui n’en était pas une : non pas une ascension vers une pensée plus vaste, mais une sorte de raréfaction de la matière, une perte progressive de densité de l'image. Là où la première partie vibrait d’un lyrisme incarné, cette seconde section s’épuise dans une méditation qui, pour moi, peine à trouver sa terre.
Le long dialogue avec César a prolongé cette impression d’essoufflement. Certes, on y retrouve une forme d'incarnation - un échange entre deux figures, une tension dramatique, un enjeu clair. Mais cette confrontation, qui aurait pu être d’une brûlante intensité, est elle aussi happée par les dérives philosophiques du texte, qui encore une fois, en plus, me paraissent vraiment très approximatives. Les idées s’accumulent, s’enchevêtrent, se répètent parfois, jusqu’à noyer la force émotionnelle de la scène. Ce qui aurait pu être un duel de conscience devient un labyrinthe conceptuel, où l'auteur nous perd, pour préserver la brume de son oeuvre. Mais la brume est belle quand elle s'attache à la terre. Non quand elle ne se reconnaît de la blancheur de l'air et du ciel.
La dernière partie marque ce dernier passage vers l'Ether. Virgile quitte son corps et la terre pour se fondre dans le monde des idées, leur éternité face à la mort. On retrouve un peu de la beauté initiale de la langue. Mais je crois que l'auteur m'avait déjà un peu trop perdu pour que j'y adhère complètement.