c’est-à-dire qu'il sentit qu'il allait cesser de l'être ».
Le livre est évidemment excellent, et la nouvelle éponyme sur laquelle je vais me centrer exclusivement dans cette note, « La Presqu'île », en est l'évident morceau principal, écrasant les deux textes à ses extrémités de son importance, de sa maîtrise et de sa taille.
Pourquoi donc un 1 à un exceptionnel morceau de littérature ? Parce qu'il a constitué pour moi à la lecture une torture affreuse.
« La Presqu'île » est un récit de 71 pages publié en 1970 par Gracq. Il met en scène un personnage, Simon, dont on va suivre les errements sur une presqu'île bretonne, depuis le matin jusqu'au soir alors qu'il attend fiévreusement une femme qui doit le rejoindre. Ce qui peut sembler s'apparenter d'abord à une description obsessive et minutieuse des mille états par lesquels on peut passer quand on visite Guérande se révèle assez vite être une réécriture de Tristan et Yseult, transformant le motif de l'épée en une sorte de barrière infranchissable sans que le héros puisse bien comprendre pourquoi face à cette femme qu'il a déjà séduite, puis à un autre degré un grand récit de la dilatation temporelle n'ayant pas grand chose à envier dans son utilisation magique du rythme à la Montagne de Mann, et enfin à une description clinique des symptômes du trouble anxio-dépressif.
Je souffre depuis un nombre d'années conséquent maintenant de cette maladie dont je ne parviens pas à guérir et partage, comble de la cruauté, avec le personnage du récit de Gracq le prénom. Indépendamment de l'excellence du projet littéraire qui amalgame dans une pérégrination très moderne en voiture les éléments du conte, au sein de descriptions glissantes sur des pages et des pages effectuées avec une perfection technique atteinte par nul autre ; indépendamment de cela, donc, ou peut-être justement à cause de cet insupportable (au sens propre) talent de Gracq pour la dissection, la lecture m'a été d'une violence rare.
Page après page, j'ai éprouvé au carré cet état de panique affleurante constante lorsqu'on est prisonnier par les propres mécaniques déviantes de son cerveau et de son cœur à attendre on ne sait quoi tout en étant terrorisé par le flou de cet objet, brutalités du corps dysfonctionnel rendues plus mordantes encore, et on ne le croirait pas possible, par d'extrêmement brèves bouffées d'enjouement optimiste que l'on sait devoir mourir le prochain souffle trop pesant.
À l'état naturel du Simon malade qui lit s'ajoutait, phrase après phrase, celui du Simon de papier qui s'agite et loin de créer une expérience de distanciation, de catharsis de cette douleur, j'ai eu l'impression de me suicider lettre par lettre tandis que j'éprouvais le trouble deux fois en une, dans une fusion rongeante et affreuse, et pensant à Elle sans cesse, à la Yseult (la Irmgard) réelle.
La phrase mise en exergue du corps de cette note – fort peu utile à qui la lira au demeurant passé son paragraphe de description du projet – me hante tout particulièrement. Je ne sais pas si je pourrai relire ce texte mais j'ignore si j'arriverai à l'oublier facilement pour autant.
C'est une des choses les plus violentes qu'il m'ait été donné de subir en littérature, et finissant cette note l'image du torture test dans les usines s'impose à moi.
Chierie des fois.