On imagine la pression qui pèse sur l’écrivain•e pour le livre d’après. N’importe lequel. Mais en particulier le livre après Triste tigre, “événement” de la rentrée d’automne 2023. Événement social par son sujet, l’inceste - oui, encore, après Christine Angot, après La familia grande en 2021, on en est encore là et ça n’a pas beaucoup bougé ; événement littéraire par la qualité de son écriture et de sa forme : la “non-fiction”, genre très en vogue aux États-Unis, entre le récit autobiographique et l’essai, et toujours dans le cadre de la littérature, fait irruption dans les plus hautes sphères littéraires françaises. Triste tigre fut finaliste du Goncourt, qui lui préféra le très classique et moyen roman de Jean-Baptiste Andréa, se consola avec le Femina, le Goncourt des Lycéens, les prix du Monde et des Inrocks, et bénéficia d’un écho médiatique considérable, en particulier dans la presse de gauche. On a donc des attentes, même inconsciemment, pour le livre d’après. Et Neige Sinno publie alors un livre écrit juste avant. Presque un diptyque. Malin.
La Realidad s’inscrit lui aussi dans le cadre de la non-fiction. Il y a plusieurs choses assemblées qui, à première vue, peuvent paraître disparates et sans rapport, mais qui ont bien une unité : le rapport de l’autrice au Mexique, où elle vit et dont elle a la nationalité, et la question de l’identité. Sous l’égide d’Antonin Artaud, J. M. G. Le Clézio et Roberto Bolaño, Neige Sinno raconte un premier voyage de jeunesse avec une amie hispano-américaine, Maga (rien à voir avec Trump même si c’est difficile de passer outre), sur les traces du leader zapatiste fantomatique, le sous-commandant Marcos. Comme chez Bolaño (en exergue), les héroïnes foncent à la recherche d’un idéal qu’elles ne trouvent jamais, ou au contraire qu’elles trouvent dans la recherche elle-même.
Maintenant tout cela est un peu confus, tout est un peu bousculé et réorganisé par la turbulente industrie de la mémoire, mais je sais qu’à l’époque aussi tout était déjà confus. Plusieurs séquences narratives se superposaient et étaient interrompues par des coïncidences, des accidents, de longues nuits de veille tout au long desquelles on cherchait quelque chose, quelque chose de plus que des indications pour arriver à la communauté zapatiste du sous-commandant, quelque chose que personne ne pouvait définir avec précision et à quoi on se raccrochait pourtant farouchement, Maga et moi, Bárbara et beaucoup d’autres, enquêteurs infatigables de causes perdues, détectives sauvages, baroudeurs aux grands yeux nageant à l’aveuglette dans une mer aux gouffres profonds et noirs. (p. 30-31)
Puis l’autrice parle de son rapport à Artaud, qui a écrit sur et peut-être voyagé au Mexique ; réfléchit à l’identité nationale mexicaine, son rapport colonial aux “indigènes” ou aux “indiens” qui renvoie à la violence symbolique ultime, celle de nommer... Elle retourne ensuite deux fois au Chiapas, sur les terres zapatistes, pour des rencontres internationales des femmes en lutte. Et à la fin du livre, on voit poindre l’incipit rageur de Triste tigre, sa nécessité impérieuse : “C’est un livre qui commencera au milieu d’une phrase, au milieu d’une pensée, au milieu d’une colère, une colère qui est la mienne et celle de toutes les autres” (p. 256). On a envie de le relire immédiatement, de se replonger dans l’écriture sinueuse et lumineuse de Neige Sinno, qui enroule ses longues phrases, ses digressions, nous balade dans des directions opposées sans jamais nous perdre, nous accompagne, nous prend par la main. Certains paragraphes sont entre parenthèses, comme pour indiquer au lecteur, par politesse, qu’il s’apprête à lire un à-côté, une pensée qui surgit :
Il faudrait peut-être arrêter de sous-estimer le potentiel érotique de la figure de Marcos, de la figure du révolutionnaire, de la révolution elle-même, pourquoi pas ? Arrêter de détourner le regard, de rejeter d’un revers de la main comme un manque de sérieux le fantasme amoureux autour du visage du Che, de la pipe du sous-commandant. Car cette fantasmagorie d’une sensualité ambivalente, parfois douteuse – viriliste, attachée aux emblèmes de la violence, armes à feu, treillis militaires, cagoules et grenades –, veut certainement dire quelque chose. Elle parle sans doute du dévoiement capitaliste de tout, même de ce qui lui est le plus opposé, et sa transformation en idolâtrie matérialiste, en tee-shirts, en fétichisme vide de sens, seulement attachés aux oripeaux, aux symboles, à la coquille vide. (p. 162-163)
La Realidad, c’est le nom du village qu’essaient de rejoindre Netcha et Maga, où Marcos se trouverait. La realidad (la texte a été écrit en espagnol avant d’être traduit en français), c’est la réalité, notre fardeau à tous, que Neige Sinno essaie d’appréhender en écrivaine, avec humilité toujours, et sans aucune certitude de réussite, comme une Socrate contemporaine. Elle n’atteint qu’une seule des deux : la plus importante.
Souvent on ne sait pas, ou on devine a posteriori pourquoi on écrit. Il me semble que parfois l’impulsion d’écrire vient du désir d’essayer de mieux comprendre quelque chose. Parfois de mieux expliquer, s’expliquer quelque chose. Mais puisqu’on sait qu’on ne comprend et qu’on n’explique jamais rien, est-ce qu’il ne s’agirait pas plutôt de vouloir être ? Être à un endroit précis, s’y projeter, s’y faire un jardin. Il y a pour moi ici la réalité d’une nostalgie. (p. 81-82)