Comment s’habituer à l’inacceptable

Publié en 1985, La Servante écarlate s’inscrit dans ce que l’on pourrait appeler une seconde vague de dystopies, après les grands classiques du genre. J’avais vu la série il y a quelques années, que j’avais trouvée correcte sans plus, et que je n’avais pas terminée, gêné par certains éléments grotesques absents du matériau d’origine. Le roman, lui, se révèle bien plus fin, plus sourdement inquiétant.


Le récit se construit par fragments. Présent immédiat, souvenirs de jeunesse, effondrement progressif du monde d’avant, réflexions intimes. Tout passe par la conscience de Defred. Cette narration éclatée épouse parfaitement le propos. On est clairement dans la parabole de la grenouille. Les choses n’arrivent pas brutalement. Les droits disparaissent un à un, les habitudes se transforment, les compromis s’accumulent. On se concentre sur le quotidien, sur la survie, sur ce qui permet de tenir. Et quand on réalise que la température est devenue insupportable, il est déjà trop tard pour agir.


Atwood dévoile son univers par petites touches. Les règles, les codes, les couleurs. Rouge pour les servantes, vert pour les Marthas, bleu pour les épouses. Les hommes armés, les femmes désarmées. Les tickets de rationnement, l’interdiction d’écrire, de lire, de posséder de l’argent. Le corps féminin n’est plus qu’un outil de reproduction, contrôlé, inspecté, ritualisé. La cérémonie sexuelle est décrite avec une froideur presque clinique, qui rend la scène encore plus violente. Le plaisir est banni, le désir devient une faiblesse, parfois une brèche.


Les références bibliques structurent l’ensemble, notamment l’épisode de Jacob, Rachel et Bilha dans la Genèse, qui sert de fondement idéologique au système. La religion devient un langage politique commode, permettant de justifier l’injustifiable. Les soupapes existent toujours. Jezabel pour les hommes, les exécutions publiques pour les femmes, comme un exutoire collectif à une violence permanente. Chaque règle a son exception, chaque interdiction son contournement.


Ce qui rend ce monde encore plus glaçant, c’est qu’il ne tient pas uniquement par la contrainte, mais par la passivité. Beaucoup s’adaptent, collaborent, trouvent des arrangements pour survivre. Les Tantes en sont l’exemple le plus dérangeant, relais zélés de l’oppression, preuve que le pouvoir fonctionne mieux lorsqu’il est intériorisé et transmis par ceux qu’il écrase. Defred elle-même n’est pas une héroïne classique. Elle ne renverse rien, ne mène aucune grande révolte. Elle compose, se tait, s’ajuste, parfois avec honte, souvent par instinct de survie. Ici, vivre suffit déjà, et c’est précisément cette absence de geste héroïque qui rend le récit crédible et profondément inconfortable.


La dépossession passe aussi par le langage et par le nom. Defred n’a plus de prénom, seulement un statut, une appartenance. Elle est “de Fred”, au sens littéral, comme un objet. Ce glissement apparemment anodin est fondamental. Perdre son nom, c’est perdre son identité, sa continuité, sa place dans le monde. Il ne reste plus qu’un corps fonctionnel, interchangeable, assigné à une tâche, et c’est sans doute l’une des violences les plus sourdes du régime.


Contrairement à une lecture trop rapide, le roman n’est pas une dystopie féministe simpliste. Atwood le précise elle-même. Il s’agit d’une dictature pyramidale, avec des strates de pouvoir mêlant hommes et femmes, même si les hommes dominent toujours. Les épouses elles-mêmes sont prisonnières du système qu’elles ont parfois contribué à instaurer. Serena Joy incarne parfaitement cette ironie tragique. Militante d’hier pour le retour de la femme au foyer, elle se retrouve aujourd’hui enfermée dans le rôle qu’elle appelait de ses vœux.


Le roman montre surtout comment on ne crée jamais un système entièrement nouveau, mais comment on transforme et radicalise des structures déjà existantes. Pour Atwood, le socle américain n’est pas tant celui des Lumières que celui du puritanisme des premiers colons. Une thèse difficile à balayer quand on observe certaines évolutions contemporaines autour de la censure, du contrôle des corps et de la morale.


La fin, volontairement ambiguë, prolonge cette logique. L’exposé historique apporte des clés supplémentaires, parfois un peu lourd, mais il ouvre aussi des ponts avec notre monde. Rien n’est totalement clos. On ne sait pas si Defred s’en sort ou non. Comme souvent, l’histoire est racontée par ceux qui ont survécu, ou par ceux qui ont laissé des traces.


La Servante écarlate n’est pas un livre confortable. Il ne cherche pas le choc immédiat, mais l’usure lente. Il fonctionne précisément parce qu’il montre comment l’horreur peut devenir banale, administrée, presque acceptable. Une dystopie glaçante non pas par ce qu’elle invente, mais par tout ce qu’elle reconnaît.

Gilead
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le 11 janv. 2026

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