Je n’avais jamais lu Danièle Sallenave. Quand j’ai lu dans la presse qu’on la présentait comme “l’académicienne rouge”, je me suis dit qu’il fallait absolument regarder de quoi il en retourne. La “splendide promesse” du titre, c’est celle “faite au tiers-état” selon le poète russe Mandelstam, mort en déportation stalinienne. Le communisme, l’URSS et la République née de la Révolution (ce qu’évoque chez nous le “tiers-état”) sont les sujets qui traversent de part en part ces mémoires. Ou plutôt, cette autobiographie politique et idéologique de l'autrice, son “itinéraire républicain”.

Danièle Sallenave retrace minutieusement sa vie dans les événements du monde de 1958 à aujourd’hui. La splendide promesse s’ouvre sur la naissance de la Ve République. Fille d’instituteurs SFIO de la IIIe République, Sallenave y voit un coup d’État et une trahison. À partir de là, le siècle défile, on révise son histoire du XXe et on mesure l’ampleur des bouleversements géopolitiques et historiques advenus le temps d’une vie humaine. C’est assez vertigineux. Dans le sillage de mai 68, elle s’inscrit avec constance dans un communisme à la fois antistalinien et anti-gauchiste, ce qu’on appellera plus tard “communisme municipal”, à la française, contre le “communisme réel” expérimenté en URSS et ailleurs. Pendant la Guerre froide, elle voyage beaucoup dans ce que Kundera appelait “l’Europe centrale”, notamment la Tchécoslovaquie, qu’elle préfère au Chili ou à Cuba, très en vogue chez les intellectuels français. On ne peut que saluer sa lucidité sur mai 68, en quoi elle voit les prémisses du néolibéralisme des années 1980 et les origines du tournant “sociétal” à gauche, qu’elle fustige. Elle n’a pris aucune de ces voies funestes, malheureusement si courantes. Si la première partie est un peu lourde, avec beaucoup de retours en arrière sur sa famille, la II sur 68, ses conséquences, jusqu’aux années 1980, est vraiment passionnante.

Il faut saluer son élégance : elle n’hésite pas à regretter ses opinions et positions passées, sans se flageller, mais en les replaçant dans leur contexte pour les éclairer et leur donner du sens. Un seul exemple : fervente supportrice d’Israël par culpabilité post-45 et admiration pour le socialisme utopique des premiers kibboutz, elle voyage en Cisjordanie en 1997 et y retrouve les signes tristement classiques de l’impérialisme colonial qui l’avait révoltée en 1962 en Algérie. Par anticolonialisme, elle commence alors à soutenir la cause palestinienne, jusqu’à être attaquée en justice avec, entre autres, Edgar Morin, par l’avocat Gilles-William Goldanel qui s’illustre aujourd’hui sur CNews.

Toutes ces pages essaient de répondre à la question que beaucoup, à gauche, se posent ou se sont posée : comment, après Soljenitsyne et les goulags, Prague, l’échec patent de l’URSS, continuer à croire au communisme comme idéologie politique ?

Je porte une estime fraternelle, une sympathie mêlée de compassion à ces militants ouvriers, ce peuple qui a cru au communisme et s’est retrouvé trahi, abandonné. C’est le plus profond de ce que je partage avec Pasolini : le regard qu’il porte sur une fête du Parti, dans les années 50, et “sa très humble solennité populaire”. Une nostalgie pour un monde, il le sait, qu’on ne reverra plus. Et c’est ce qui “stringe il cuore”, écrit-il. Qui “serre le cœur”. Le mien aussi. (p. 169)

Son républicanisme, celui de Jaurès, celui d’une République sociale tuée dans l’œuf par les républicains bourgeois du XIXe, l’amène à soutenir activement Chevènement en 2002, qui lui promet l’Éducation. Elle raconte une super blague de Chevènement, à qui Rocard suggérait d’organiser les assises du Parti Socialiste : “Les assises ! Tu es bien sévère. La correctionnelle suffirait.” (p. 409). Aujourd’hui, elle en appelle à un “populisme de gauche”, à la Mouffe, et un “progressisme conservateur”. Conservateur par fidélité à l’Histoire, composante essentielle de sa gauche, celle d’Hugo, de Jaurès... C’est ce souci de conservatisme, et sa conviction que la République est consubstantielle d’une splendide promesse d’instruction, en particulier de la langue, qui l’amènent à l’Académie, où elle est d’abord refoulée (trop rouge), puis soutenue par Dominique Fernandez et Hélène Carrère d’Encausse (pourtant pas des révolutionnaires), par tropisme russophile.

J’aurais aimé qu’elle parle davantage de littérature. Femme d’enseignement (toute sa carrière à Nanterre) et de revues (Tel Quel, Littérature/Science/Idéologie, Digraphe qu’elle fonde avec Jean Ristat), elle parle un peu d’Aragon qu’elle croise, d’Antoine Vitez au TNP. D’éminents communistes. Il y a quelques passages sur la littérature et les livres qu’elle défend de la critique bourdieusienne qui en fait, avec l’école républicaine, des instruments de la domination. Dont acte.

Qu’est-ce que la vie sans les livres ? Une privation, un tournant qu’on ne peut comparer à rien. Ne pas avoir l’expérience des livres n’empêche ni de connaître, ni de savoir, ni même d’être “cultivé” : il manque seulement à la vie vécue d’être une vie examinée, de connaître, dans le colloque singulier avec le livre, une expérience élargie, et la possibilité d’être soi-même dans une communauté partagée. (p. 345)

On peut regretter une écriture très “plate”, sans que ce soit un compliment. Néanmoins, la forme n’est pas son propos, qu’elle exprime (longuement) en des termes clairs : il est toujours possible de croire en la promesse républicaine en 2025, pas celle des droites, qui la détournent en rempart de leur wokisme fantasmé, mais celle de 1791, de la IIIe. D’être de gauche sans fléchir.

antoinegrivel
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le 14 août 2025

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Antoine Grivel

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