L’intrigue du roman est formidable : Alètheia, ingénieure dans le coma depuis 5 ans, se retrouve dans le monde des morts avec sa chatte Sophos (très beau personnage de chat) en tant que Traqueuse, des guerriers chargés de guider les morts dans leur nouveau monde et protéger celui-ci des menaces qui l’assaillent. Jusque-là, rien que de la fantasy, tout ce qu’il y a de plus classique. Là où Sandrine-Malika Charlemagne a la classe, c’est qu’elle introduit la philosophe Hannah Arendt qui demande à Alètheia de rechercher pour elle Martin Heidegger, son maître et amour perdu dans le monde des morts, et le ramener dans la Cité avant que les Ombres ne le trouvent et ne l’entraînent dans leur Tréfonds. On est tout de suite accroché : le mélange improbable entre la fantasy et la plus haute philosophie du siècle dernier, génial.
Tout irait bien si l’autrice ne mélangeait pas une seconde ligne narrative dans le monde des vivants autour d’Alètheia dans le coma, des intrigues financières et des histoires de capitaux d’entreprises de la tech auxquelles je ne comprends rien. On doit se farcir l’alternance de chapitres monde des morts – monde des vivants alors que l’intrigue vraiment intéressante et importante est la traque d’Heidegger. Je ne comprends pas bien ce que l’intrigue financière vient faire là. Je ne suis certes pas expert en Heidegger mais je ne me souviens pas de mes vieilles années de philosophie de quoi que ce soit le liant à ça. Les nazis (figurés dans les Ombres), ok ; l’Être, l’Étant, ok ; Parménide et les pré-Socratiques, ok ; le Dasein, toutes ces joyeusetés, pas de soucis, mais quel rapport avec cette histoire de propriété d’entreprise de robotique ? Peut-être faut-il y lire une critique très capillotractée et lointaine de la technique, à la Heidegger ?
Après, pour de la fantasy, c’est bien écrit : on se fond rapidement dans ce monde alternatif sans que l’autrice ne nous assomme de dialogues didactiques. J’ai eu peur au début de la densité des descriptions, là aussi un passage obligé du genre, mais c’est assez bien fait. Il y a quelques moments assez jouissifs, notamment quand Alètheia visite la bibliothèque du monde des Morts, fournie d’ouvrages exclusifs et post-mortem : on apprend que la Poétique d’Aristote a ici son tome 2, et, sur deux pages d’anthologie, l’autrice fait disserter d’un ton pince-sans-rire Hannah Arendt sur l’intraduisibilité, encore un thème heideggérien, à partir de l’exemple de Cinquante Nuances de gris. Passage obligatoire et à haut-risque, Charlemagne règle le-problème-Heidegger, l’éléphant dans la pièce (son rapport avec les nazis) dans une pirouette assez élégante. On admire le talent de l’écrivaine qui déjoue les pièges de l’excès et du n’importe quoi – encore que la fin est un peu what the fuck –, on apprécie sa maîtrise des codes du genre. On regrette presque que ça n’aille pas plus loin, j’aurais préféré qu’elle y aille à fond et qu’elle se déleste de ses poids, à commencer par l’intrigue financière parallèle. Mais on lit sans déplaisir ce conte philosophique absolument délicieux. Imaginez que Gandalf soit Hannah Arendt et qu’il demande à Alètheia (Frodon) d’aller sauver Heidegger en plein Mordor avant que Sauron (les nazis) ne le retrouve. Si ça ne vous donne pas envie, je ne sais pas ce qu’il vous faut.