La Trêve
8.2
La Trêve

livre de Primo Levi (1963)

Après avoir terminé Si c'est un homme, j'étais à la fois profondément satisfait (de ma lecture) et terriblement frustré : je voulais savoir la suite ! En effet, dans son premier livre, Primo Levi arrête son histoire à la libération du camp de Monowitz par les Russes. C'est un point d'arrêt judicieusement choisi (et pertinent), mais tout le monde est toujours en train de mourir, personne n'a encore été évacué et, surtout, l'Italie natale de l'auteur semble toujours aussi loin. Bref, en un mot comme en cent, on s'interroge sur le voyage du retour. Alors en 1963, soit 16 ans après la première publication de Si c'est un homme, Primo Levi répond à ces interrogations dans un récit exceptionnel.


L'histoire de La Trêve se déroulera donc de la libération du camp par les Russes jusqu'au retour en Italie. Un voyage de plus de dix mois, tout simplement passionnant. Ce qui est de prime abord impressionnant, c'est encore une fois l'authenticité qui ressort du style de Levi. Il raconte comme s'il y était encore, mais toujours avec cet air détaché, cette volonté de réalité objective, de témoignage et non de jugement, magnifiant une fois de plus son œuvre.


Mais la chose la plus remarquable de La Trêve, c'est bien le voyage au sein d'une terre dévastée par la guerre, aux côtés de personnages qui redécouvrent les joies simples de la vie, voire qui se remettent à vivre, tout simplement. Ainsi, le début du livre est assez sombre. Primo Levi reste encore plusieurs jours parmi les mourants, les Russes évacuant les hommes petit à petit. Puis les premiers transferts se font dans la douleur et la maladie. Il fait froid, et les gens meurent en tentant de rentrer chez eux. On pense alors que ce voyage de retour va être une énième torture, une ultime épreuve.


Et puis Levi finit par faire connaissance d'un Grec. À eux deux, ils rejoignent le camp de Katowice, dressé par des Russes, où tout le monde vit libre, en paix et en bonne santé, aux abords d'une ville dévastée par la guerre. C'est le début de la trêve annoncée. C'est alors que l'auteur va rencontrer toute une palanquée de personnages incroyables, à l'image de Cesare, Italien plus que débrouillard et ne tenant jamais en place, qui accompagnera à partir de là la quasi totalité du récit.


Mais la vraie trêve n'arrive que le 8 mai 1945, lorsque la guerre se termine. L'explosion de joie et de vie qui se produit alors est juste sensationnelle, et m'aura à plusieurs reprises presque mis les larmes aux yeux. Ces gens qui ont tout perdu, qui n'ont plus rien, et qui sont pourtant tellement heureux. La narration parfaite de Levi porte à merveille ce propos, à tel point qu'il donne presque envie d'y être, pour siroter de la vodka avec les Russes et les Polonaises dans un champ soviétique, sous la pleine lune de l'été naissant.


Mais le voyage ne se termine pas avec la guerre, et le roman nous réserve encore de nombreuses péripéties qui, les unes après les autres, participeront au retour progressif à la vie des Italiens. Plaisir de la solitude, plaisir de manger un poulet grillé, plaisir des promenades en forêt, des nuits d'été à la belle étoile ou encore du bain. Si j'ai déjà régulièrement envie de me balader en forêt quand je dépéris dans le métro au milieu des gens et de la pollution, Primo Levi a réussi à rendre la souffrance insupportable, tant l'envie de partager son euphorie des plaisirs simples et naturels me submergeait parfois.


La suite de Si c'est un homme est donc une véritable ode à la vie. Ancrée dans l'espoir, elle forme avec son prédécesseur un diptyque exceptionnel, un diptyque qui raconte une histoire dans laquelle se côtoient le pire et le meilleur de l'être humain ; un témoignage incroyable de bout en bout, porté par une écriture toujours aussi fine et intelligente. Si l'on ressort de Si c'est un homme effaré, on sortira de la Trêve le sourire aux lèvres. Et pourtant, il s'agit de la même histoire. Un immanquable, à lire impérativement si vous aviez apprécié son prédécesseur. Et si vous n'avez encore lu ni l'un ni l'autre, vous savez ce qu'il vous reste à faire.

VGM
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à sa liste Livres lus en 2015 : la liste annotée !

Créée

le 12 avr. 2015

Critique lue 1.2K fois

VGM

Écrit par

Critique lue 1.2K fois

5
2

D'autres avis sur La Trêve

La Trêve

La Trêve

8

VGM

145 critiques

Ode à la vie

Après avoir terminé Si c'est un homme, j'étais à la fois profondément satisfait (de ma lecture) et terriblement frustré : je voulais savoir la suite ! En effet, dans son premier livre, Primo Levi...

le 12 avr. 2015

La Trêve

La Trêve

8

damocles

21 critiques

Critique de La Trêve par damocles

Dans La trêve, Primo Levi raconte sa sortie du camp et son retour difficile dans son pays natal, l'Italie. Accompagné d'autres déportés de plusieurs nationalités européennes, il se retrouve...

le 3 janv. 2011

La Trêve

La Trêve

8

GuilhemEvin

575 critiques

Aux sombres héros de l’amer

Héros et traîtres, paysans et voleurs, tous survivants des camps et rescapés d'un océan de haine qui s'est déchaîné contre eux, ils sont les héros homériques de La Trêve, fascinant récit...

le 25 oct. 2022

Du même critique

Le Meilleur des mondes

Le Meilleur des mondes

6

VGM

145 critiques

Pas la meilleure des lectures

J'ai tellement de livres à lire, et tellement de classiques à emprunter à droite à gauche que je suis rentré depuis maintenant un bout de temps dans une phase où je n'achète presque plus de livres,...

le 3 févr. 2015

Rayman Legends

Rayman Legends

9

VGM

145 critiques

La meilleure déception de l’année

Mon attente sur Rayman Legends a soufflé le chaud et le froid. D’abord ébloui par un premier trailer leaké, puis refroidi par des annonces marketing totalement illogiques sur l’exclusivité Wii U,...

le 4 sept. 2013

Le Petit Dinosaure et la Vallée des merveilles

Le Petit Dinosaure et la Vallée des merveilles

10

VGM

145 critiques

Mon étoile d'arbre

Ce film, c'était toute mon enfance. J'ai passé tellement de temps à le voir et à le revoir, encore et encore... A me prendre d'un amour éperdu pour des personnages tous plus charismatiques les uns...

le 15 janv. 2013