Onetti place au centre de son récit un protagoniste-narrateur qui s'invente un monde imaginaire pour mieux transcender sa propre vie, monde fictif qui devient le seul lieu où il lui est possible d'exister. Le lien de cause à effet qui le relie au réel finit par s'inverser jusqu'à ce que fiction et réalité se prolongent l'une et l'autre.
Trois temps rythmés par la désolation et la désespérance structurent le récit : la première partie évoque un publicitaire dans la ville de Buenos Aires au printemps, songeant en même temps à sa femme amputée d'un sein et à un film, alors qu'une tempête menace. La seconde concerne un généraliste installé dans une ville proche de la frontière argentine, et dont l'une des patientes est le double de l'épouse du publicitaire. le troisième temps narre l'histoire d'un client d'une prostituée, dont le pseudonyme cache l'identité du publicitaire de la première histoire, et qui prémédite d'assassiner la fille de joie. Il est cependant devancé dans son projet par un client de la dame.
Trois temps narratifs s'entrecroisent jusqu'au double dénouement final : certains fuiront vers Santa Maria, ville rêvée, donc vers la fiction, d'autres vers le réel. La ligne de démarcation entre fiction et réalité étant mouvante, elle rend possible la suite du cycle romanesque qu'Onetti poursuivra dans trois autres romans.
Paru en 1950, cette oeuvre inaugure le cycle de la ville portuaire fictionnelle de Santa Maria. Indubitablement influencé par Céline, Hammet et Faulkner, Onetti joue à intriquer le réel dans la fiction. On retrouve dans ce récit fondateur l'errance, la solitude, la nostalgie et l'abandon qui ont marqué la vie intime tumultueuse de l'auteur, sa façon inimitable de plonger dans le désarroi par le biais de la fiction, son obsession des mondes parallèles aux dédoublements coupables pour mieux se fuir soi-même.