Première entrée dans l’œuvre de François Mauriac, avec ce roman qui l’a véritablement fait connaître. Le Baiser au lépreux est un texte court, peut être trop court à mon goût, mais suffisamment dense pour laisser entrevoir l’univers de l’auteur : la bourgeoisie girondine, la religion, l’héritage, les corps empêchés, les désirs refoulés et les familles où l’on parle rarement d’amour sans calcul ou sans sacrifice.
On y suit Jean Péloueyre, jeune homme maladif, disgracieux, riche, mais incapable de croire qu’il puisse être aimé pour lui même. Son mariage avec Noémie d’Artiailh repose dès le départ sur une forme de malentendu cruel. Elle accepte cette union comme une épreuve, presque comme un devoir chrétien, tandis que lui cherche dans cet amour impossible une justification à son existence. Le couple est donc condamné avant même d’avoir commencé, comme deux êtres que la religion devrait unir, mais que leur rapport même à la foi finit par éloigner.
C’est là que le roman est le plus intéressant. Mauriac ne montre pas seulement un couple mal assorti, mais deux manières différentes de souffrir. Noémie est élevée dans l’idée du renoncement, du dévouement et du bonheur des autres. Jean, lui, semble faire de la religion un refuge contre son corps, contre sa solitude, contre l’absence d’amour et contre cette honte de soi qui le ronge. On pourrait presque lire en lui une incarnation de la morale d’esclave chez Nietzsche, tant il paraît trouver dans son abaissement une forme de justification spirituelle.
Autour d’eux, la bourgeoisie provinciale n’apparaît guère plus noble. Les intérêts d’héritage, les calculs familiaux, les arrangements du clergé, le poids du père et la peur de voir le patrimoine passer ailleurs donnent au roman une cruauté très sèche. Jérôme Péloueyre, malade, égoïste et possessif, apparaît comme une version vieillie et plus assumée de ce que Jean pourrait devenir : un homme replié sur lui même, incapable d’aimer sans posséder, mais aussi incapable d’assumer pleinement ce qu’il fait subir aux autres.
Le récit avance d’une manière étrange, parfois discontinue, comme si Mauriac ne cherchait pas à tout relier, mais à éclairer quelques moments de crise. On a l’impression de passer d’une scène morale à une autre, avec des ellipses, des accélérations, des trous dans la narration. Cela donne au livre une forme un peu sèche, presque fiévreuse, qui peut frustrer, mais qui renforce aussi l’impression d’étouffement.
Le plus cruel reste peut être que Noémie ne parvient à aimer Jean que lorsqu’il meurt. Vivant, il la repousse par son corps, sa maladie, sa présence et ce qu’il exige malgré lui. Mourant, puis mort, il devient enfin supportable, presque beau, parce qu’il ne menace plus son désir de pureté. L’amour arrive trop tard, ou plutôt il n’arrive qu’une fois débarrassé de la vie réelle, du corps, de la chair et du quotidien.
Pas forcément un livre qui emporte totalement, mais un texte assez fort pour donner envie de poursuivre avec d’autres romans de l’auteur.