Ce livre n'est clairement pas à mettre dans toutes les mains. Après l'avoir terminé et adoré, je n'ai pas pu m'empêcher de ressentir une certaine fatigue tant c'est une des histoires les plus denses qu'il m'ait été donné de lire.
Et pour cause ! Ce livre est unique en son genre. On y suit plusieurs histoires entremêlées concernant une autrice à succès (au singulier, Anna Wulf, probable alter-ego de l'autrice, une mère célibataire qui vient de divorcer de son mari.
On pourrait croire au début que c'est une simple histoire entre Anna et son amie Molly, qui se trouve dans la même situation qu'elle, mais comme j'ai dit ce n'est pas un roman comme les autres. Les passages de la vie d'Anna sont entre-coupés des "Carnets" qui sont quatre, le rouge, le bleu, le noir et le jaune, qui semblent raconter plus ou moins la même histoire mais sans savoir exactement où ils veulent en venir. Le Carnet noir dépeint la vie d'Anna pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Carnet rouge raconte les vicissitudes d'Anna (et probablement de l'autrice) avec le Parti communiste britannique avant et après la guerre. Le Carnet jaune semble être une ébauche de roman d'Anna, qui a du mal à se remettre à écrire après le succès de son premier roman. Enfin, le Carnet bleu est un journal d'Anna qui reprend sa vie sous un autre angle. Au début je pensais qu'ils étaient chronologiques puisqu'ils devaient servir l'histoire d'une manière ou d'une autre. Au final, non ces carnets font avancer, reculer l'histoire ou la mette en pause.
Ces carnets, en plus de rendre le livre extrêmement original, donnent une dynamique très agréable à l'histoire. On y voit plusieurs récits qui convergent entre eux. Elles s'entremêlent, se croisent, se renvoient la balle. On a l'impression que ces carnets dépeignent l'état un peu erratique que traverse Anna qui doit composer entre son divorce, sa fille, son amie Molly et le fils de celle-ci, Tommy mais aussi les hommes qu'elle rencontre, des doutes sur sa carrière d'écrivain, sur son adhésion au PC etc.
Tommy est un personnage intéressant. Tiraillé entre sa mère, Molly, actrice de théâtre communiste un brin lassée par son divorce avec son père, Richard, le capitaliste-réactionnaire, le personnage est un peu perdu. La première scène du livre montre une engueulade entre Anna, Molly et Richard à son sujet. Le jeune homme ne sachant pas bien quoi faire de sa vie, à l'approche de la vingtaine. Il représente toutes les jeunesses de toutes les époques, désabusées des désordres du monde.
Mais là où c'est vraiment fort, c'est les thèmes abordés, très sérieux. Ce qui saute aux yeux en refermant le livre c'est l'omniprésence malsaine des hommes qui entourent Anna. De l'ex-mari de son amie Molly qui est un espèce de réac, des cadres du parti communistes qui jouent les petits hommes gris conservateurs et dogmatiques face à l'éclatement de la vérité stalinienne, des premières rencontres d'Anna en Afrique, jusqu'aux homos qui habitent la chambre qu'elle loue, la dynamique est la même : un monde d'homme qui asphyxie Anna, la dépossède en tant qu'individu. Anna rencontre beaucoup d'hommes à la suite de son divorce et c'est à chaque fois la même routine, ils sont fats, médiocres, vulgaires, très balzaciens en somme. Les carnets avancent à l'unisson vers la fin qui va permettre à Anna de se remettre la tête à l'endroit. Et ce moment, c'est le Carnet d'or qu'on trouve à la fin du livre. Toutes ces péripéties, ces personnages rencontrés amènent un dénouement dans la vie d'Anna. Ca n'a rien d'épique ou quoi, c'est juste un personnage qui s'apaise face à ses malheurs.
Le volet politique est aussi grandiose : on voit un pan d'histoire un peu méconnu : celui de la scission au sein des partis communistes mondiaux après la Guerre quand les crimes du régime de Staline commencent à être découverts par l'opinion générale. On voit les guerres de chapelle au sein des partis avec les cadres qui veulent continuer coûte que coûte à s'aligner sur Moscou et certains adhérents, dont Anna, qui ne peuvent fermer les yeux sur ces crimes affreux. On y voit aussi certains ex-communiste qui finissent rattrapé par le cynisme et l'inanité d'adhérer à un changement complet des régimes politiques. On se demande parfois si on est toujours condamné à devenir un vieux con avec le temps.
Pêle-mêle ce roman explore aussi la relation mère-fille qui est plutôt touchante : Anna la mère ne cache rien à sa fille, quand celle-ci lui pose des questions sur les hommes qui passent chez elle. C'est assez avant-gardiste vu que ça se passe dans les années 50.
En somme un grand roman social dans la lignée des Dosto et des Balzac. Il est question de conflits générationnels, de la notion d'écrire, de la dépression qui peut toucher une femme, de l'actualité brûlante de l'époque. Un condensé, presque un brûlot tant il transpire des passions humaines. On en ressort lessivé!