Le cinéphile n'est finalement qu'une digression, une longue digression : un dialogue entre le personnage et lui-même. Un dialogue intérieur donc, à propos des angoisses, des peurs, des déceptions et des désirs de Binx.
En ce sens, l'ouvrage a souvent été comparé à L'étranger, d'Albert Camus. La comparaison me paraît bancale. Meursault et Binx ont peu à voir l'un avec l'autre. Meursault ne pense rien, tout le dépasse : la condition humaine le dépasse. Binx affirme la même chose, mais, à travers ce cynisme, il déploie une foultitude de pensées, de théories, et, plus encore, de désirs : désirs de femmes, désirs d'argent, désirs de compréhension.
Il n'est donc pas étonnant que Binx soit en quête. Une quête qui l'obsède, mais dont il ne dira rien. Walker Percy nous laisse désemparé face à cette quête qui obnubile son personnage, mais dont on ne saura rien, comme si le premier pas était de savoir qu'il y en avait une, et qu'il l'avait fait avec nous.
En ce sens, Le cinéphile n'est pas un Etranger. S'il devait être rapproché d'un roman, peut-être devrait-il l'être de La Conscience de Zéno, d'Italo Svevo. On y retrouve le même humour cynique, les mêmes atmosphères étouffantes d'une haute bourgeoisie en fin de vie, le même regard acerbe sur la société qui change, et le même questionnement incessant et incisif sur l'argent et les femmes.
Hélas, le rapprochement serait peu flatteur pour Walker Percy. Tout le monde en effet n'a pas la plume d'Italo Svevo, et, bien plus encore : sa clairvoyance concernant les rouages psychologiques qui échappent au commun des mortels, mais frappent de leur luminosité et de leur authenticité lorsqu'ils sont évoqués par l'auteur. Et ce léger déclassement se sent parfois dans Le Cinéphile. On perd de temps en temps le fil de la pensée du personnage. Tout n'est pas limpide dans ses pensées, ni même parfois dans la structure de l'ouvrage.