Ce recueil s'ouvre avec une nouvelle « le déserteur », il s'agit ici d' un personnage dont on essaie vainement de retracer l'origine et le passé surtout au début du récit, mais ce n'est pas là le principal centre d'intérêt de cette histoire qui s'attache plutôt à montrer ce que recouvre la notion de dignité de l'homme, de même que la difficile condition de l'artisan / de l'artiste aussi, il y est fait référence aux compagnons, aux images d'Epinal et on pense alors immanquablement à tous les petits métiers, et pas seulement ceux du XIXème siècle, époque à laquelle se déroule l'action de cette nouvelle, mais aussi à ceux de nos jours, aux difficiles conditions des artistes, à ce qu'à été - et est encore la vie de Bohême quand on veut vivre de son art et que l‘on n'y parvient que difficilement, on pense aussi aux débauches de louanges et de gâteries en tout genre dont on peut inonder les artistes lorsqu'ils sont nous flattent ou lorsqu'ils reconnus le temps d'une œuvre ou d'un succès éphémère, cela est bien montré dans cette nouvelle et c'est aussi un rappel pour en pas oublier que rien ne compense jamais la précarité ni la valeur que l'artiste intègre accorde à sa dignité d'homme, en ce déserteur c'est la voix de tous les artistes et artisans de talent du monde entier qui résonne.
Giono a ce don de conteur qui nous pénètre pour mieux faire transparaître toute son humanité jusque dans les dernières lignes qui font allusion à un miracle et à une proximité avec le divin, tant il est vrai que ce ne sont pas les valeurs matérielles et les métiers qui ont pignon sur rue et confèrent la sécurité matérielle qui permettent de s'approcher au plus près des dimensions spirituelles.
Le recueil se poursuit avec un essai sur « La pierre », dans lequel on découvre la fascination de l'auteur pour ce matériau, mais limiter cette fascination à son auteur serait trompeur car il s'agit bien de l'Humanité tout entière, donc ici avec un grand H, tant il est vrai que la pierre, avec sa dureté apparente, sa plasticité, son expressivité et la fabuleuse énergie qu'elle recèle en son coeur qui fait partie intégrante de notre monde, de son histoire depuis les temps géologiques et continue encore de nos jours à l'orienter pour le meilleur et pour le pire.
L'auteur met progressivement en opposition deux mondes, deux familles d'esprits, d'abord celle des artistes et artisans débonnaires des « arts de surface » et celle des artistes des « arts des profondeurs », qui débuta avec les lanceurs de pierre, se poursuivi avec les alchimistes puis avec les chimistes et physiciens atomistes, traînant et entraînant avec eux un monde plus mystérieux et encore bien plus terrifiant que celui des artisans de surface de la pierre… Tout cela sans exclure la possibilité d'une autre famille d'esprit à venir, qui pourrait un jour prendre la pierre sous un autre angle encore à découvrir... Pour moi qui suis encore passionné de minéralogie, cet essai au moins dans sa première partie m'a ravi comme il ravira aussi les passionnés d'art sacré. Avec la première famille d'artistes on va à la rencontre des Incas, des Mayas aussi, et des bâtisseurs de cathédrales qui prêtaient aux figures sacrées des figures de leur vie de tous les jours pour mieux les rendre universelles. Avec ces deux familles d'esprit en rapport avec la pierre j'ai pensé aux deux familles de métiers décrites dans la nouvelle qui précède : les métiers qui sont itinérants, dont les maîtres sont bien souvent tributaires des cachets et des chantiers, qui peuvent connaître la gloire et sombrer dans l'oubli et la pauvreté du jour au lendemain, et ceux qui ont pignon sur rue, ceux qui sont sûrs et assurent confort, pouvoir et statut social, dès lors il m'est apparu tout naturel que ces deux textes figurent dans le même recueil. Puis, on bascule avec cet essai dans l'architecture, avec ce que Giono nomme « la maladie de la pierre », véritable fièvre acheteuse de biens historiques (maisons, églises) et là, de Rome à Londres en passant par Berlin et Paris on partage les points de vue de son auteur avec plaisir et délectation. Quel plaisir de redécouvrir cet auteur sans sa prose lyrique, comme si on était à la table d'un café philo (ou littéraire).
Puis le recueil se poursuit avec « Arcadie…Arcadie… » qui traite successivement de l'olivier, de ses fruits et de son huile, du vin et des vignerons, de l'ivresse, puis de ce qu'est déjà devenu la si mal nommée aux yeux de l'auteur « Côte d'Azur », et on poursuit avec le monde de la pêche et ses marins pêcheurs, eux aussi en passe de se faire phagocyter par les industries à l'image des industries oléicoles qui ont fait passer le goût originel de l'olive, avec cette huile qui en est pourtant si pourvue lorsqu'elle en est l'expression à froid, brute du fruit qui la donne. La lecture de ces lignes m'a fait regretter ne pas en trouver dans le commerce de cette huile d'olive pure, goûteuse et parfumée, que l'on pouvait déguster sur une tartine comme avec une tranche de tomate et un anchois, j'ai eu le bonheur d'en goûter lorsque j'étais enfant, et depuis plus rien…
Enfin c'est « le Grand théâtre », le récit qui clôture ce recueil, il s'agit ici d'un théâtre à ciel ouvert dont le père et le fils sont les spectateurs, devant ce ciel étoilé qui ne fait que refléter le passé de notre univers, et c'est l'occasion d'une réflexion philosophique sur la science, les chiffres et leur absence de conjugaison [au contraire des mots], et sur notre vie qui oscille en permanence entre le passé, qui n'est plus, un présent toujours insaisissable, et un avenir qui demeure inconnu et dans lequel le présent se déverse avec une célérité bien plus grande que celle de la lumière… Ce chapitre se clôt par une réflexion sur l'Apocalypse, tant le père de l'auteur dont la Bible était le livre de prédilection, aimait en lire des passages, avec tout à la fin des évocations de la guerre de 14-18, guerre qu'a trop bien connu son auteur, et de la terreur que serait un monde devenu invivable dans lequel la mort ne serait plus.
C'est un recueil complet, qui donne un bon aperçu de son auteur en tant que conteur et témoin de son époque, on le sent présent et bien vivant à chacun de ses chapitres et à chacune de ses lignes, en faisant presque communion avec ses expressions et ses pensées, avec sa personnalité.