Le Feu
7.4
Le Feu

livre de Henri Barbusse (1916)

Matrice des romans de la grande guerre

Dans le prolongement de ma lecture des Thibault, j’ai voulu poursuivre mon exploration de l’histoire de France à travers les romans consacrés à la Première Guerre mondiale. Quoi de mieux, pour commencer, que Le Feu d’Henri Barbusse, Goncourt 1916, publié en pleine guerre et fruit du témoignage direct d’un volontaire de 41 ans, déjà écrivain, engagé volontaire au front par conviction politique et morale.


Mon sentiment est mitigé. La narration repose sur une double strate : d’un côté, une polyphonie de voix de poilus, rendue par un phrasé phonétique et un argot foisonnant, cherchant à restituer la diversité sociale et régionale de ces soldats déracinés ; de l’autre, une prose d’observateur où le narrateur adopte un ton froid, descriptif, presque clinique. Cet effort de réalisme a sans doute une grande valeur documentaire, mais il rend la lecture difficile et crée un décalage : entre l’accent rugueux des dialogues et les descriptions soutenues, le texte reste souvent à distance, presque glacé.


Le dernier chapitre tranche : enfin, la voix de Barbusse se fait entendre, dans un message porteur d’utopie et d’espérance. La guerre y devient le ferment d’un idéal pacifiste et quasi mystique : la fraternité universelle entre Français et Allemands, la promesse d’une démocratie authentique, la « der des ders ». Mais ce lyrisme, aussi courageux qu’audacieux pour 1916, résonne aujourd’hui d’un optimisme naïf, à l’aune de la suite du siècle (Seconde Guerre mondiale, totalitarismes).


Plus qu’un véritable roman, Le Feu ressemble parfois à un inventaire de la vie au front : l’attente, la faim, le courrier, la fissure avec l’arrière protégé par la censure, les rapports ambigus avec les civils, la soumission aux ordres absurdes, l’exécution des déserteurs, le remplacement mécanique des morts. Tout concourt à montrer l’inhumanité de la guerre, la réduction de l’homme à un rouage. L’absence de glorification est totale, Barbusse allant jusqu’à rêver de détruire le musée militaire pour couper court à tout culte des armes.


On comprend dès lors pourquoi le livre a marqué son époque : en plein conflit, offrir une telle dénonciation avait valeur de choc, un contre-discours face aux récits officiels et à la propagande. Reste que, sur le plan littéraire, la froideur du style et la lourdeur de la restitution linguistique m’ont laissé à distance.


Une lecture importante, mais ardue, qui m’incite à poursuivre mon exploration avec d’autres témoins de 14-18, Genevoix (Ceux de 14), Dorgelès (Les Croix de bois), Jünger (Orages d’acier), Chevallier (La Peur), pour chercher d’autres tonalités et, peut-être, une émotion plus immédiate.

Gilead
6
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Parcours littéraire 2025

Créée

le 28 août 2025

Critique lue 17 fois

Gilead

Écrit par

Critique lue 17 fois

D'autres avis sur Le Feu

Le Feu

Le Feu

8

Bastion

81 critiques

L’ENFER DES TRANCHÉES

« Le feu », ce n’est pas exactement une biographie ou un témoignage de conscrit de la Grande guerre, plutôt une biographie arrangée, romancée, car Henri Barbusse se considère avant tout comme un...

le 19 août 2014

Le Feu

Le Feu

10

isabelle_b

54 critiques

Le feu : un trésor de guerre

Plus qu’un simple témoignage, plus qu’un carnet guerre, plus qu’un écrit historique. Henri Barbusse hisse au rang de littérature le jargon des poilus parce que tous leurs dialogues sont simples,...

le 21 nov. 2022

Le Feu

Le Feu

8

cephalo_podus

39 critiques

Critique de Le Feu par cephalo_podus

En rédigeant Le Feu, Henri Barbusse parvient à projeter sa lectrice·son lecteur dans les tranchées, avec ses compagnons. Les ambitions de ce roman, nombreuses, se révèlent au fil de la lecture :...

le 26 janv. 2025

Du même critique

Reconnaître le fascisme

Reconnaître le fascisme

8

Gilead

282 critiques

Reconnaître pour ne pas répéter

Reconnaître le fascisme est un court texte issu d’un discours prononcé en 1995 par Umberto Eco, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un petit livre par...

le 19 janv. 2026

Les Cloches de Bâle

Les Cloches de Bâle

8

Gilead

282 critiques

Prélude à la modernité

Les Cloches de Bâle marque ma première incursion chez Louis Aragon, par le biais du roman et de son cycle du Monde réel. Le choix s’imposait assez naturellement, tant le livre s’ancre dans cette...

le 4 janv. 2026

Les Beaux Quartiers

Les Beaux Quartiers

9

Gilead

282 critiques

Deux frères, un monde

Les Beaux Quartiers est le second volume du cycle du Monde réel de Louis Aragon. Il peut se lire de manière parfaitement autonome. Quelques personnages et situations font écho au roman précédent,...

le 19 janv. 2026