Première œuvre de Yasushi Inoue pour moi, je m’attaque à sa très célèbre nouvelle Le Fusil de chasse. Tout commence de manière presque anodine, voire déroutante. Le premier chapitre est volontairement neutre, presque opaque. Un poème publié dans un magazine de chasse, un lecteur qui se reconnaît dans ces vers, et rien de plus en apparence. Ce poème n’est en réalité qu’un prétexte, une porte d’entrée.
Le narrateur, poète discret, reste volontairement en retrait. Il ne juge pas, n’intervient presque pas. Il observe. Son rôle est essentiel précisément parce qu’il s’efface. Il met en abyme l’écriture elle-même. L’histoire est déjà terminée quand elle commence. Il ne s’agit pas de raconter un drame, mais d’en faire l’autopsie.
Très vite, le texte bascule dans une forme épistolaire. Trois lettres, écrites par trois femmes, toutes liées à l’homme qui a inspiré le poème, Josuke Misugi. Et c’est par ces voix féminines que se dévoile, lentement, la profondeur de la solitude de cet homme, dans un mouvement d’effeuillage progressif où il perd tout, sans éclat, sans scène, sans cri.
La première lettre est celle de Shoko, la fille de sa maîtresse. Elle annonce la mort de sa mère et raconte ses derniers instants. En découvrant le journal intime de celle-ci, Shoko apprend l’existence de la liaison avec Josuke. Elle découvre un amour complexe, intense, mêlé de honte, de désir et de haine. Sa mère est obsédée par la faute, par le péché de cette relation, d’autant plus qu’elle avait quitté son premier mari après l’avoir trompé, reproduisant elle-même ce qu’elle condamnait.
Shoko décide de couper définitivement les ponts avec Josuke. Ce geste est d’autant plus fort que Josuke et sa femme n’ont jamais eu d’enfant ensemble. Shoko aurait pu être une forme de fille par procuration, un dernier lien humain, surtout quand on apprend que la relation a duré dix ans. En rompant, elle efface toute possibilité de transmission, toute descendance symbolique. Ce n’est encore que la première étape, mais la mécanique est lancée.
Vient ensuite la lettre de Midori, son épouse. Les lettres suivent une chronologie implacable. Midori lui écrit avec un calme presque glaçant. Elle lui confie qu’elle l’a toujours trouvé beau, admirable, et surtout qu’elle a toujours su pour sa liaison avec Saiko, sa cousine. Elle révèle même qu’elle l’a dit à Saiko sur son lit de mort. Elle avoue s’être vengée en le trompant à son tour, non par amour pour un autre homme, mais par orgueil blessé.
Leur couple n’a jamais eu d’enfant. Cette absence pèse lourdement dans la lettre. Il n’y a rien à préserver, rien à transmettre, rien à retenir. Maintenant que Saiko est morte, Midori souhaite divorcer et ne plus jamais revoir Josuke. Encore une perte. Définitive.
Le coup de grâce vient avec la lettre de Saiko elle-même. La plus cruelle. La plus nue. Elle cherche à lui montrer son véritable visage, et peut-être aussi le sien. Josuke disait que chacun porte un serpent en lui. Saiko lui révèle qu’elle se moquait que Midori connaisse la vérité. Qu’elle a toujours aimé son premier mari jusqu’au bout. Qu’elle appréciait Josuke non parce qu’elle l’aimait, mais parce qu’elle était aimée par lui. Elle formule une vérité simple et terrible. La plupart des gens préfèrent être aimés plutôt qu’aimer.
À ce stade, Josuke n’est plus seulement abandonné. Il est dévoilé. Inoue suggère subtilement qu’il n’est pas qu’une victime. Son confort à être aimé, son incapacité à aimer pleinement, son immobilisme moral apparaissent sans jamais être explicitement condamnés.
Le symbole du fusil de chasse prend alors tout son sens. Il n’est pas un instrument de violence, mais une extension de la solitude. Josuke est décrit comme un homme figé, marchant seul, fusil à l’épaule, déjà séparé du monde. Le temps lui-même est figé. Tout est déjà terminé. Il n’y aura ni réparation ni rédemption. Le récit est un tombeau.
À la fin, il ne reste rien. Plus personne ne l’aime. Plus personne ne s’intéresse à lui. Plus personne ne souhaite le revoir. En quelques lettres, sans jamais hausser le ton, Le Fusil de chasse démonte une existence entière.
Ce n’est pas une histoire d’adultère. C’est une autopsie de la solitude masculine, racontée par celles qui ont aimé, souffert, puis disparu. Une cruauté silencieuse, d’une précision implacable, où chaque mot est retenu, et où c’est précisément ce qui n’est pas dit qui fait le plus mal.