Le Glouton est un roman publié en 2023 par la poète britannique A. K. Blakemore. Retraçant l'histoire réelle de Tarare, un paysan lyonnais ayant vécu au cours du dernier XVIIIe et s'étant distingué notamment pour sa capacité monstrueuse à avaler sans limite tout type d'objets, le livre de Blakemore semble tout d'abord s'offrir comme l'un de ces romans historiques à ambiance cherchant à investir une anecdote particulière de la petite histoire pour en romantiser le déroulé – démarche à laquelle je suis d'ordinaire plutôt hostile. Mais le travail auquel procède l'autrice pour saisir la figure de Tarare vient bientôt perturber ce schéma générique pour s'orienter vers un portrait du personnage rabattant quasiment la fin du récit sur de l'horreur gothique, qui ne sera pas sans évoquer les errances de la créature de Frankenstein.


Assez conventionnellement, Blakemore structure son récit en commençant par la fin, alors que le glouton Tarare est au bord de la mort, ayant semble-t-il une fourchette fichée dans la gorge et sur le coup de la réputation plutôt lourde d'avoir dévoré vif un nourrisson. Le roman sera l'occasion ensuite de découvrir dans une suite d'analepses les pérégrinations de Tarare qui l'auront conduit, depuis sa campagne lyonnaise d'origine, jusqu'aux portes de la mort dans un hôpital versaillais en passant par Paris et l'Alsace prussienne, alors que la France change de régime (dans tous les sens du terme). L'autrice se plaît d'ailleurs à intégrer dans la datation des chapitres même ce qui constituera le réel sujet de fond de son livre : on alterne entre les chapitres datés selon le calendrier grégorien (« 1788 ») et ceux plus proches marqués par le calendrier révolutionnaire (« 1er vendémiaire an VII ») selon le moment de l'intrigue où l'on se trouve, pour signifier les bouleversements que traversent les acteurs du roman.


Car plus qu'à un roman historique dans la grande continuité de Scott, se donnant pour tâche principale de nous immerger dans une époque reconstituée, le récit que l'on peut dire parfois ouvertement fantastique de l'autrice s'attache à dresser un parallèle constant entre deux objets. La faim monstrueuse et grotesque qui tourmente perpétuellement le protagoniste Tarare, en souffrance constante dans le roman, est à comprendre comme une figuration de différentes tendances qui déchirent la France en deux mais qui ont une substance assez commune : la faim dévorante d'un peuple rendu misérable par la sécheresse et l'appropriation des ressources se retourne contre une caste de dominants à l'appétit symétriquement aussi dispendieux, et de cette confrontation de l'engloutissement littéral des ressources naît une espèce de trou noir aspirant de dissipation représenté par l'ogre horrible qu'est Tarare. Accordons à l'autrice, qui regarde 1789 avec un œil suspicieux de Britannique, de refuser la binarité morale dans cette opposition qu'elle esquisse entre les affamés et les mangeurs des deux bords du gouffre : les bourgeois des villes qui triomphent lors de la Révolution sont du même côté que les nobles qu'ils ont remplacés, comme les généraux glorieux de l'armée républicaine qui apparaissent fugacement pour faire l'objet d'un portrait péjoratif.


Au milieu de cette espèce de combat de chiens fangeux, Tarare se présente comme un héros apathique, parfois dépressif, plutôt crétin, sexuellement ambigu mais en torture violente face au trouble qu'il ne cesse absolument jamais de ressentir. De grotesque au début quand le personnage est forcé de devenir artiste de foire, le ton du roman glisse peu à peu vers le monstrueux avec une fin en apothéose où, transfiguré en véritable goule, Tarare passe ses nuits à mordre et lécher les plaies des soldats dans un hôpital militaire, avant que la vérité sur cette affaire de nourrisson ne nous soit livrée. La force principale du livre, plus que dans sa lecture métaphorique de ce qu'a été 1789, réside sûrement ici. Le roman fait l'objet d'une écriture du corps assez remarquable, propice à susciter autant le dégoût que la fascination par la manière dont les caractérisants de Tarare alternent toujours entre le concret brutal, l'animalisation perturbante et la pure impossibilité brisant le contrat réaliste de ces scènes (dont un certain nombre semblent pourtant bien attestées par des écrits de l'époque). Blakemore utilise une écriture du monstrueux qui sait emprunter à la tradition mais sans s'enferrer dans une copie scolaire du monstre romantique hugolien ou du monstre gothique shelleyien, écriture se montrant plus propice pour un lecteur actuel à s'interroger sur le discours qu'elle peut porter. Le monstre ici ne sert plus tant à pointer la singularité dérangeante qui doit être exhibée au milieu d'un système qui ne veut pas la reconnaître qu'une incarnation forcée de ce même système, dans ses dysfonctionnements, à l'intérieur d'un corps souffrant et déformé. L'image se fait métonymique avec efficacité et le travail de description nourri de la pratique poétique de Blakemore s'en tire bien à cet égard.


Le bouquin a ses défauts, qui semblent parfois lourds. Le récit n'est pas excellemment rythmé, paraissant régulièrement avoir du mal à déterminer les épisodes sur lesquels il serait le plus intéressant de s'appesantir. Il ouvre plusieurs pistes qui demeurent relativement intraitées et qui s'intègrent mal au projet d'ensemble, comme celle courant sur l'homosexualité latente mais pas trop de Tarare qui peine à trouver place dans l'ensemble ; on a également une remarque du personnage sur la beauté du général Dumas, seul républicain valorisé de sa scène, qui sent soit le fétichisme pour les noirs de l'autrice soit la volonté d'intégrer un marqueur antiraciste auquel on ne croit pas du tout en contexte de la part d'un personnage de paysan lyonnais rendu débile par de multiples tabassages. Le récit cadre de Tarare en hôpital prison discutant avec une nonne a son humour noir mais tranche trop radicalement dans la peinture du protagoniste sans que l'on voie en plus ce que cette structure enchâssante apporte de pertinent, à part une manière télévisuelle de créer du suspense.


Lecture assez chouette tout de même, qui rappellera autant le mythe passionnant d'Érysichthon que Frankenstein en passant par le paramétrage narratif de Cristal qui songe. Je m'attendais au résumé et à la maquette à l'un de ces banals et pénibles roman historique à la mode, le livre est un projet bien plus intègre que cela.

S_Gauthier
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