L’histoire d’un héros par hasard et malgré lui, dans le contexte particulier de l’Allemagne réunifiée - donc des deux Allemagne. Avec toutes les casseroles de la partition. Le romancier étant né en RDA, d’une famille de juifs allemands, il est sensible aux préjugés et à la ségrégation subie par les osties ; il évoque aussi la non-dénazification à l’ouest (voir docu de Gamrasni La dénazification, mission impossible) avec le fait, trop souvent passé sous silence, que « les nazis ont contribué à construire la RFA ». Qu’il complète par le paradoxe « qui ensuite est devenue une démocratie tandis que la RDA antifasciste est toujours restée une dictature ». Avec ça on comprend mieux la confusion du héros quand il se voit défendre la RDA, ce qu’il ne souhaitait pas, poussé par les contre-vérités qu’il entend ressasser. C’est la même chose pour le vrai dissident et ancien prisonnier politique est-allemand, qui pète les plombs lors d’une intervention à l’école un jour où il a le moral dans les chaussettes, se met en pétard et ne dit pas aux écoliers ce qu’on attend de lui. L’auteur nous parle de sujets sérieux avec un humour succulent et des scènes assez drôles. Intervient à cet égard une palette de personnages haut en couleurs, car le faux héros est amené à donner des interviews et côtoyer le meilleur linge, dont la patineuse héroïque de son enfance. Plein de gens enquêtant sur ce nouveau héros douteux, on voit avec jubilation naître l’amitié improbable entre un anti-communiste primaire et un ancien de la stasi, qui se baignent ensemble virilement dans un lac glacé.
Le personnage central, Hartung, n’est pas un acharné de quoi que ce soit. Il est à la fois indolent, assez alcoolisé, pas du tout idiot. Il se laisse un peu porter par les événements. Il a des principes, mais une vénalité souple, il se laisse séduire par l’argent, même si au bout d’un moment il en a marre. Sa fille Natalia, qu’il n’a pas vue depuis longtemps, lui revient éblouie par le héros qu’il est devenu, qui peut résister à ça ? Il n’est pas question que de passé historique ici, mais aussi de nos souvenirs personnels. Du fait qu’on construit, au présent, notre passé individuel avec une mémoire sélective. C’est pareil pour l’Histoire, elle n’arrête pas de changer, et c’est tant mieux car au fur et à mesure on remet certaines choses en perspectives (par ex décoloniser l’histoire) et Maxim Leo contribue à remettre quelques pendules à l’heure. Pour Hartung, ce qui compte dans l’histoire de sa vie, c’est la succession de ses boulots (ses relations avec les progrès techniques suscitent au début du roman un passage amusant) et surtout de ses amours, depuis la maternelle. Hartung est un grand amoureux. La fin du roman est un peu bâclée à cet égard. Peut-être que l’auteur est plus à l’aise dans l’humour politico-historique que dans la romance ? N’empêche, il sait nous divertir.