Il y a quelques années, Kenizé Mourad m'avait déjà embarquée loin dans le temps et la géographie avec son célèbre "De la part de la princesse morte". Un roman biographique qui retrace la courte existence de sa mère, descendante de la dynastie ottomane déchue. D'Istanbul à Beyrouth, de Lucknow à Paris, ce roman avait été aussi instructif que passionnant. "Le jardin de Badalpour", écrit dix ans plus tard, constitue une suite très convaincante.
Dans ce roman, il s'agit cette fois-ci d'une biographie juxtaposée à une autobiographie. En effet, Kenizé Mourad relate ce que fut son enfance et sa vie d'orpheline, sa quête d'identité, elle qui bien que née à Paris au hasard des errances de sa mère, la sultane Selma, est en réalité apatride. De mère turque, de père indien, tous deux musulmans, Kenizé Mourad est recueillie bébé par plusieurs familles d'accueil suisse et françaises qui lui donnent une éducation catholique occidentale et font tout leur possible pour qu'elle ne renoue jamais avec son père indien, rajah toujours vivant. Ce n'est qu'à vingt-et-un an qu'elle s'émancipera pour faire aboutir sa quête identitaire et tenter de trouver sa place en retrouvant sa famille de sang.
Kenizé Mourad est une femme qui s'est faite seule. Son parcours force l'admiration. Au carrefour de différents courants de pensée et de différentes religions, elle fut de tout temps écartelée entre différentes cultures, souvent opposées. Son métier de journaliste et de correspondante de guerre a été une réponse à son besoin de justice et d'itinérance.
"Le jardin de Badalpour" retranscrit parfaitement ce dilemme douloureux du multiculturalisme. J'ai été très touchée par ce récit-témoignage même si, à l'instar de tous les romans se déroulant en Inde que j'ai lus, j'en ressors essorée et mentalement épuisée, tant ce pays tout en contrastes violents heurte toutes mes valeurs.
L'autrice a choisi de diviser son roman en deux parties, chacune ayant son propre style narratif. Narration personnelle pour raconter l'enfance et l'adolescence ; narration impersonnelle pour mettre un peu de distance avec les événements intimes ou politiques que vit sa protagoniste à partir de l'âge adulte.
Comme avec "De la part de la princesse morte", je pense que "Le jardin de Badalpour" restera longtemps dans ma mémoire.