« Aux Prêtres, aux Soldats, aux Juges, aux Hommes, qui éduquent, dirigent, gouvernent les hommes, je dédie ces pages de Meurtre et de Sang », tel est l’ironique dédicace qu’Octave Mirbeau adresse à ces innocents lecteurs. Innocents, pas tant que cela ! Le roman « Le jardin des supplices » paraît en 1899, peu avant l’ouverture du procès de Rennes, est une violente diatribe de son auteur contre les exactions, les menaces et la violence forcenée des antidreyfusards. Celui-ci reçoit un accueil enthousiaste par le camp soutenant le capitaine Dreyfus. Zola y perçoit « une protestation exaspérée contre la méchanceté des hommes ».


Le livre est découpé en deux grandes parties introduites par un frontispice. La première partie nous introduit les méandres viciés de l’existence d’un petit malfrat naviguant dans les hautes sphères des salons et du pouvoir de la république opportuniste. Devenu encombrant, l’un de ses amis ministre l’exile à un poste de naturaliste à Ceylan, poste pour lequel il n’a aucune compétence. Sur le bateau, il rencontre une riche britannique dénommée Clara et finit par la suivre en Chine. La seconde partie nous narre les escapades du narrateur et de Clara lors de leurs visites au bagne et dans le jardin des supplices, lieu où la torture s’élève au rang des beaux-arts par de scrupuleux bourreaux.


Le roman est une illustration de ce que l’écrivain fustige, à savoir la loi du meurtre. Énoncée par une assemblée de mondains dans le frontispice comme une loi de la nature qui gouvernerait les hommes, la société et les animaux, elle ne trouve sa plus concrète réalité que par le personnage sulfureux de Clara. Cette dernière jouit de la monstruosité des sévices exercés sur les prisonniers du bagne chinois, parfaite alliance d’Éros et Thanatos, « - Et je voudrais aussi… quand je serai morte… je voudrais que l’on mît dans mon cercueil des parfums très forts… des fleurs de thalictre… et des images de péché… de belles images, ardentes et nues, comme celles qui ornent les nattes de ma chambre » (Chapitre VI). Le spectacle des horreurs qui nous ait présentés rentre en décalage avec le cadre idyllique du magnifique jardin regorgeant d’une flore et d’une faune paradisiaque. Mirbeau, passionné d’horticulture, nous en fait une vibrante description, « Il y avait aussi d’autres fleurs, fleurs de boucherie et de massacre, des tigridias ouvrant des gorges mutilées, des diclytras et leurs guirlandes de petits cœurs rouges, et aussi de farouches labiées à la pulpe dure, charnue, d’un teint de muqueuse, de véritables lèvres humaines — les lèvres de Clara — vociférant du haut de leurs tiges molles » (Chapitre VII).


Ce récit pourrait paraître outrancier et complaisant envers ce qu’il y a de pire dans l’humanité, mais le narrateur n’est le complice des sombres vicissitudes de Clara qu’à son corps défendant. Il est l’esclave de son amour et n’est pas capable de s’en affranchir. Ces quelques actions de révoltes sont tuées dans l’œuf par sa faiblesse, « Je sentais se lever en moi, contre cette femme, une haine si sauvage que, lui saisissant le bras, rudement, je criai, d’une voix égarée : - Taisez-vous {…} Ç’avait été un éclair de révolte dans la longue et douloureuse passivité de ma soumission… Il s’éteignit aussi vite qu’il s’était allumé… » (Chapitre VIII).


Le récit nous montre l’effet dévastateur de l’horreur humaine sur la condition des hommes que ce soit chez le narrateur qui finit détruit de ce trop-plein de souffrances ou chez sa compagne qui se détruit à petit feu.

LeDivinMarquis
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le 5 nov. 2020

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