Après l’incroyable condensation du Sang noir, où toute une tragédie tient en une seule journée, Louis Guilloux tente cette fois quelque chose de beaucoup plus vaste et complexe. Jeu de patience embrasse près de quarante années de l’histoire d’une ville bretonne qui n’est jamais nommée mais derrière laquelle on reconnaît clairement Saint Brieuc. Le récit est complètement éclaté et navigue entre les époques au gré de la mémoire du narrateur, une image en faisant surgir une autre, un personnage rappelant un événement ancien, puis un souvenir en réveillant encore un autre.


Guilloux tisse ainsi patiemment la toile d’une époque particulièrement sombre. Guerres, chômage, exil, collaboration, résistance, engagements politiques, désillusions et drames intimes finissent progressivement par former un même tableau au noir. Les situations se répètent d’une génération à l’autre sans jamais être tout à fait identiques. L’Histoire change de visage, mais les hommes continuent à aimer, trahir, espérer, souffrir et tenter simplement de vivre au milieu de ce qui les dépasse.


Cette chronique devient également une forme de refuge. Dans le chaos de l’après guerre, le narrateur retourne vers le passé, rassemble ses souvenirs et cherche à mettre de l’ordre dans ce qui semblait n’en avoir aucun. Le roman raconte donc autant la ville que les affres de celui qui tente de l’écrire. Comment choisir ce qui mérite d’être conservé ? Comment reconstituer une vérité lorsque celle ci ne se révèle que par fragments et que certains secrets disparaîtront avec ceux qui les portent ?


C’est aussi l’une des grandes forces de Guilloux que de parvenir à faire vivre une galerie immense de personnages sans véritablement nous perdre. Quelques mots suffisent généralement à nous remettre sur les bons rails lorsque quelqu’un réapparaît plusieurs centaines de pages après sa première apparition. Surtout, Guilloux refuse l’idée d’une quelconque pureté morale. Chacun porte ses faiblesses, ses contradictions, ses lâchetés et parfois ses fautes plus graves. Nous avons tous quelque chose à nous reprocher et personne ne sort totalement indemne du regard qu’il porte sur lui même. Mais Guilloux ne confond jamais compréhension et absolution. Il peut condamner les actes tout en continuant à chercher ce qui demeure d’humain derrière celui qui les a commis.


Jeu de patience finit ainsi par dépasser largement la chronique d’une ville. Saint Brieuc devient un monde en réduction dans lequel passent les grandes tragédies du siècle et les petites tragédies de chaque existence. Une immense fresque où le motif n’apparaît jamais immédiatement, mais se révèle peu à peu, précisément comme dans un jeu de patience.

Gilead
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