"Le manoir", ainsi que sa suite "Le domaine", sont probablement des ouvrages importants pour Isaac Bashevis Singer.

Je ne sais pas dans quelle mesure ces romans sont autobiographiques. Mais sachant que le père de Singer était un rabbin hassidique dans une communauté proche de Varsovie, j'imagine que son objectif est de témoigner et faire renaître cette structure particulière de ces communautés, ces Shtetls, dans l'Europe de l'Est, en général, et en Pologne en particulier, qu'il a bien connues au début du vingtième siècle, qu'il a vu évoluer avant qu'elles soient systématiquement anéanties par les nazis.

Singer fait précisément démarrer son roman au lendemain de l'échec de l'insurrection polonaise de 1863 dont l'objectif était de s'opposer à l'occupation russe. Cet échec marqua la fin du pouvoir de l'aristocratie en Pologne à travers des déportations en Sibérie et, suivant le vœu du tsar Alexandre 2, l'abolition de l'esclavage, ruinant définitivement l'économie polonaise bâtie sur des domaines tenus par l'aristocratie. La nature ayant horreur du vide, la gestion des domaines fut reprise par une bourgeoisie polonaise dans les grandes villes mais aussi par certains juifs issus des Shtetls, avec l'accord tacite des russes.

"Le Manoir" est donc l'histoire de plusieurs familles juives, de leur évolution dans la reprise en main des activités agricoles et surtout dans le développement d'activités industrielles dans les transports (construction de voies ferrées) et de l'énergie (extraction de chaux dans le roman). Ce qui est intéressant, c'est que cette évolution s'accompagne de mutations profondes dans les communautés où les jeunes générations profitent de cette ouverture possible pour s'émanciper (un peu) des traditions concernant les mariages arrangés, le rôle de la femme qui n'était que de procréer mais aussi de la foi.

La famille de Calman Jacoby, père de quatre filles (le pôvre !), s'élève avec peine au-dessus d'une condition misérable mais subira de plein fouet ces mutations qui détermineront des destins différents pour chacune des filles et des familles qu'elles contribueront à créer.

Tel ce gendre, fils de rabbin, qui ne veut plus étudier la Torah mais faire des études de médecine ou tel autre qui se lance dans les affaires, auront désormais à se confronter aux Gentils dans les villes, dans des relations beaucoup plus normalisées que précédemment, avec l'avènement d'une bourgeoisie juive polonaise qui conservera les traditions millénaires, véritable ciment sociétal.

En 600 pages, Singer nous invite dans un monde, aujourd'hui quasiment disparu, qui jongle entre le respect rassurant des traditions et un désir impérieux de goûter à la modernité. Mais Singer ne serait pas Singer si ne transparaissait pas une tendre ironie pour tous ses personnages et un certain regard amusé pour leur évolution irréversible.


JeanG55
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le 14 nov. 2025

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