"𝑃𝑜𝑢𝑟𝑞𝑢𝑜𝑖 𝑎𝑣𝑜𝑖𝑟 𝑝𝑎𝑟𝑐𝑜𝑢𝑟𝑢 𝑢𝑛𝑒 𝑡𝑒𝑙𝑙𝑒 𝑑𝑖𝑠𝑡𝑎𝑛𝑐𝑒 𝑗𝑢𝑠𝑞𝑢'𝑎̀ 𝑐𝑒 𝑞𝑢'𝑜𝑛 𝑎𝑝𝑝𝑒𝑙𝑎𝑖𝑡 𝑗𝑎𝑑𝑖𝑠 "𝑙𝑒𝑠 𝑖̂𝑙𝑒𝑠 𝑠𝑎𝑛𝑑𝑤𝑖𝑐ℎ" 𝑒𝑡 𝑠'𝑒̂𝑡𝑟𝑒 𝑓𝑎𝑑𝑒́ 𝑙𝑒 𝑠𝑝𝑒𝑐𝑡𝑎𝑐𝑙𝑒 𝑑𝑒́𝑏𝑖𝑙𝑒 𝑑𝑒 ℎ𝑢𝑖𝑡 𝑚𝑖𝑙𝑙𝑒 𝑟𝑖𝑐ℎ𝑒𝑠 𝑞𝑢𝑖 𝑠𝑒 𝑡𝑜𝑟𝑡𝑢𝑟𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙𝑒𝑠 𝑟𝑢𝑒𝑠 𝑑'𝐻𝑜𝑛𝑜𝑙𝑢𝑙𝑢 𝑒𝑡 𝑎𝑝𝑝𝑒𝑙𝑙𝑒𝑛𝑡 𝑐̧𝑎 𝑑𝑢 𝑠𝑝𝑜𝑟𝑡 ?"

𝐻.𝑆.𝑇.


Allergiques au sport, ne me quittez pas tout de suite : 𝘓𝘦 𝘮𝘢𝘳𝘢𝘵𝘩𝘰𝘯 𝘥'𝘏𝘰𝘯𝘰𝘭𝘶𝘭𝘶 n'est pas un livre sur le marathon d'Honolulu. Le titre original, La malédiction de Lono, est bien plus approprié que celui de sa traduction française.

Quoique… 𝘓𝘢 𝘮𝘢𝘭𝘦́𝘥𝘪𝘤𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘥𝘦 𝘓𝘰𝘯𝘰 n'est pas non plus un livre sur la malédiction de Lono. Cet objet littéraire n'est donc pas un livre sur le sport, ni sur les mythes océaniens, mais il est un peu des deux quand même, et bien d'autres choses encore.

𝘓𝘦 𝘮𝘢𝘳𝘢𝘵𝘩𝘰𝘯 𝘥'𝘏𝘰𝘯𝘰𝘭𝘶𝘭𝘶 n'est pas un roman, et encore moins une fiction, et c'est un écrit plutôt désordonné, comme manifestement l'était la vie d'Hunter S. Thompson, sujet central de son œuvre.


𝘓𝘦 𝘮𝘢𝘳𝘢𝘵𝘩𝘰𝘯 𝘥'𝘏𝘰𝘯𝘰𝘭𝘶𝘭𝘶 n'est pourtant pas une autobiographie. Enfin, pas seulement, la vie d'HST n'étant qu'un cadre dans lequel se déroulent les aventures, et sa personnalité un prisme à travers lequel il raconte Hawaï.

Car 𝘓𝘦 𝘮𝘢𝘳𝘢𝘵𝘩𝘰𝘯 𝘥'𝘏𝘰𝘯𝘰𝘭𝘶𝘭𝘶 n'est pas du journalisme, encore moins du journalisme sportif, du moins pas comme on l'entend généralement, HST n’adhérant pas, et à juste titre, au mythe de la "neutralité journalistique".

𝘓𝘦 𝘮𝘢𝘳𝘢𝘵𝘩𝘰𝘯 𝘥'𝘏𝘰𝘯𝘰𝘭𝘶𝘭𝘶, c'est un peu tout cela à la fois.


L'aventure commence lorsque Thompson, auteur-journaliste alors déjà reconnu, quoique très peu fiable en raison de ses excès en tout genre et autres idées saugrenues, reçoit une lettre de l'éditeur du magazine 𝑅𝑢𝑛𝑛𝑖𝑛𝑔, lui proposant de rédiger un papier pour couvrir le Marathon d'Honolulu de 1980.


À cette époque, la course à pied n'est que depuis peu devenu un sport de masse : jusqu'alors cantonné aux stades, les années 1970 voient l'essor du jogging en tant que loisir, pratique de santé et de bien-être. Parallèlement, les développements technologiques allaient aboutir à la chaussure de running moderne et amortissante telle que nous la connaissons. Il n’est donc pas étonnant que cette période voit la naissance des grands marathons ouverts à tout le monde, comme celui d'Honolulu.


Pour écrire sur cet évènement, Thompson propose à son ami l'illustrateur Ralph Steadman de l'accompagner… et ce dernier va sans doute regretter de s'être embarqué dans cette histoire.

Les voilà donc à Hawaï, où ils vont passer quelques mois et où l'article va finalement se faire livre. Un livre qui parle très peu du marathon donc, et de beaucoup d'autres choses : de l'histoire et des mythes de l'île, des expéditions du Capitaine Cook, de pêche, du tourisme, d'alcool et diverses drogues dont HST est notoirement grand amateur, et en fait d'un peu tout ce qui peut passer par la tête de l'auteur. Au milieu de tout cela l'on croise des personnages qui comme l'écrivain sont plutôt hautes en couleurs.


Mais si seulement c’était si simple. Le texte de Thompson est entrecoupé d'extraits du 𝐷𝑒𝑟𝑛𝑖𝑒𝑟 𝑉𝑜𝑦𝑎𝑔𝑒 𝑑𝑢 𝐶𝑎𝑝𝑖𝑡𝑎𝑖𝑛𝑒 𝐶𝑜𝑜𝑘 (1979) de Richard Hough, livre dans le livre qui raconte l'histoire de l’explorateur, que les autochtones prirent d'abord pour une incarnation de leur dieu Lono, et qui finira assassiné par ces derniers, après avoir abusé de leur hospitalité et que ces derniers commencèrent à émettre des doutes sur sa supposée nature divine.


Si ce livre est comme je le disais plus haut d’une nature aussi désordonnée, c’est en partie de par le style même de l’auteur, mais aussi parce que il s’agit en quelque sorte d’un collage : pour cause d’abus de stupéfiants en tous genres, Thompson avait tellement de difficultés à finaliser son article que son éditeur, Alan Rinzler, s'emparait des textes épars sur lesquels le manuscrit était rédigé, les assemblait et les organisait. Rinzler l'accorde : “ 𝐶'𝑒́𝑡𝑎𝑖𝑡 𝑢𝑛 𝑝𝑎𝑡𝑐ℎ𝑤𝑜𝑟𝑘, 𝑢𝑛 𝑡𝑟𝑎𝑣𝑎𝑖𝑙 𝑑𝑒 𝑐𝑜𝑝𝑖𝑒𝑟-𝑐𝑜𝑙𝑙𝑒𝑟. 𝐶̧𝑎 𝑛'𝑎𝑣𝑎𝑖𝑡 𝑝𝑎𝑠 𝑏𝑒𝑎𝑢𝑐𝑜𝑢𝑝 𝑑𝑒 𝑠𝑒𝑛𝑠."


Pas beaucoup de sens ? Faut-il vraiment en chercher un ? L’auteur n’y raconte pas une histoire ni n’y défend une thèse : il est allé se perdre sur cette île et la raconte par ces textes enchevêtrés, ces portraits de personnes croisées, ces récits de ses péripéties...

Ma première rencontre avec l'univers d’HST s’est faite par le film 𝐹𝑒𝑎𝑟 𝑎𝑛𝑑 𝐿𝑜𝑎𝑡ℎ𝑖𝑛𝑔 𝑖𝑛 𝐿𝑎𝑠 𝑉𝑒𝑔𝑎𝑠 (fr. 𝐿𝑎𝑠 𝑉𝑒𝑔𝑎𝑠 𝑃𝑎𝑟𝑎𝑛𝑜, 1998, Terry Gilliam). Film vu il y a longtemps, dont je ne garde pas un souvenir impérissable, si ce n'est l'interprétation de Johnny Depp : l'acteur y surjoue l'écrivain, ce qui est en fait assez pertinant car après-tout, l’on pourrait dire que dans sa propre vie, Hunter S. Thompson surjouait Hunter S. Thompson.


Mais revenons à Hawaï. Après avoir lu quelques articles sur le bonhomme, et 𝑃𝑎𝑟𝑎𝑛𝑜 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙𝑒 𝑏𝑢𝑛𝑘𝑒𝑟 (compilation de textes courts publiée chez Tristram en 2010), je m’attaque donc à HST en forme longue, et avouons-le il faut un peu s’accrocher tant le texte est décousu. Comme dans la plupart des œuvres de l’Américain, la filiation avec la mouvance beat (obédience Kerouac/Cassady) saute aux yeux : on retrouve cette écriture autobiographique et subjective, ce goût pour la spontanéité voire l'improvisation, ce rejet des normes (sociales, sexuelles, littéraires...) de l'époque, tout cela sur fond du 𝑑𝑒́𝑟𝑒̀𝑔𝑙𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑒 𝑡𝑜𝑢𝑠 𝑙𝑒𝑠 𝑠𝑒𝑛𝑠 par les drogues et à-peu-près tout ce qui est susceptible de procurer des sensations fortes. Grand lecteur des beats, Thompson s'identifiait d’ailleurs à ses débuts comme tel. Il devint plus tard ami des écrivains Allen Ginsberg et William S. Burroughs. L'on pense aussi à Bukowski (autre héritier des écrivains beat), le côté graveleux et cynique en moins.

Mais ici, chez HST, l'esthétique beat est au service d'un sujet et se mêle au documentaire : elle s'applique au champ du journalisme plus que de celui de la littérature.


On y assiste à rien moins que l’émergence d'un nouveau style (un "journalisme littéraire" ou une "littérature journalistique", c’est selon), que les critiques associeront au 𝑛𝑒𝑤 𝑗𝑜𝑢𝑟𝑛𝑎𝑙𝑖𝑠𝑚 et qu'HST baptisera 𝑔𝑜𝑛𝑧𝑜, et qui exercera une influence importante notamment dans la critique rock (Lester Bangs, Nick Kent, en France Alain Pacadis ou Patrick Eudeline...).


Alors le journalisme 𝑔𝑜𝑛𝑧𝑜 c'est quoi ? Plutôt qu'une écriture journalistique froide et qui se veut/croit objective, Thompson donne de sa personne et plonge lui-même dans son sujet. Ainsi lorsque l’auteur écrit son premier livre, en 1966, sur les Hell's Angels (𝐻𝑒𝑙𝑙’𝑠 𝐴𝑛𝑔𝑒𝑙𝑠 : 𝑇ℎ𝑒 𝑆𝑡𝑟𝑎𝑛𝑔𝑒 𝑎𝑛𝑑 𝑇𝑒𝑟𝑟𝑖𝑏𝑙𝑒 𝑆𝑎𝑔𝑎 𝑜𝑓 𝑡ℎ𝑒 𝑂𝑢𝑡𝑙𝑎𝑤 𝑀𝑜𝑡𝑜𝑟𝑐𝑦𝑐𝑙𝑒 𝐺𝑎𝑛𝑔𝑠, 1967), il passe du temps avec eux et devient quasiment lui-même un Hell's Angel, pendant un an… avant de se faire tabasser et quasiment laisser pour mort, ces derniers l'accusant de vouloir profiter d’eux en se faisant de la thune sur leur dos.


Au même moment quasiment qu’HST fricotait avec les Hell's (vers 65-66), Tom Wolfe (associé lui aussi au 𝑛𝑜𝑢𝑣𝑒𝑎𝑢 𝑗𝑜𝑢𝑟𝑛𝑎𝑙𝑖𝑠𝑚𝑒, personnage excentrique lui aussi, une sorte d'HST de droite et plus sobre) embarque dans le bus des Merry Pranksters pour écrire 𝐴𝑐𝑖𝑑 𝑇𝑒𝑠𝑡 (𝑇ℎ𝑒 𝐸𝑙𝑒𝑐𝑡𝑟𝑖𝑐 𝐾𝑜𝑜𝑙-𝐴𝑖𝑑 𝐴𝑐𝑖𝑑 𝑇𝑒𝑠𝑡, 1968). Les Merry Pranksters ("joyeux lurons") étaient un groupe précurseur du mouvement hippie qui s'est constitué au début des années 1960 autour de l'écrivain Ken Kesey et qui entreprit une traversée des USA dans un bus aménagé, faisant la promotion du LSD, de modes de vie alternatifs et de l’« ouverture de la conscience ». Le chauffeur du bus n'étant autre que... Neil Cassady, le comparse de Kerouac dans 𝑆𝑢𝑟 𝑙𝑎 𝑟𝑜𝑢𝑡𝑒 (1957) et tant d’autres écrits de ce dernier. Un lien reliant beats, hippies et 𝑛𝑒𝑤 𝑗𝑜𝑢𝑟𝑛𝑎𝑙𝑖𝑠𝑚.


Mais là où Wolfe reste globalement observateur, tant dans sa relation avec les Pranksters que dans son récit dans lequel il s’efface, Thompson vit plus qu’il ne décrit l'expérience hawaïenne, et fait de sa vie et de ses frasques le cœur de son écriture.

Comment enfin ne pas penser à Moby Dick et à Hemingway dans les nombreuses pages consacrées à la pêche en mer ? Mais alors, un Melville pop, un Hemingway désabusé, affranchis des prétentions de la "grande littérature".


Voilà donc un assemblage particulièrement foutraque, à l’image de son créateur, mais dont j’ai pourtant aimé l’écriture. Est-ce que c’est du journalisme ? Est-ce que c’est de la littérature ? Est-ce que c’est de l’autobiographie ? Est-ce que cela importe vraiment ? C’est du Hunter S. Thomson, c’est dingue et c’est plutôt superbe.


franckd
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le 11 févr. 2025

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