Peut-on aimer un roman écrit par un extreme droitard ? Oui pour l'amour du Beau

Le Pavillon d'or est à mes yeux l'un des plus grands romans de Yukio Mishima. Bien plus qu'un récit inspiré d'un fait divers, c'est une œuvre profondément philosophique qui interroge la beauté, le désir, la solitude, le ressentiment et la destruction. Le thème central est celui du Beau. Qu'est-ce que la beauté ? Pourquoi exerce-t-elle une telle fascination ? Peut-elle devenir une malédiction ? Mishima montre que la beauté absolue peut être aussi écrasante qu'éblouissante. Pour le personnage principal et narrateur, Mizoguchi, elle n'est pas une source d'apaisement, mais un idéal inaccessible qui lui rappelle constamment sa propre médiocrité. Il est bègue depuis l'enfance. Lui qui souffre de son bégaiement, de sa timidité et de son incapacité à nouer des relations avec les autres finit par voir dans le Pavillon le symbole de tout ce qu'il ne pourra jamais atteindre. Son geste final n'est donc pas seulement un acte de destruction : c'est une tentative désespérée de se libérer d'une obsession qui le consume depuis des années.


Le roman est également une réflexion sur la différence et le rapport au corps. Mizoguchi vit son bégaiement comme une humiliation permanente, tandis que son ami, Kashiwagi, atteint d'une malformation aux pieds, transforme son handicap en une arme de manipulation et développe une vision profondément cynique des relations humaines. Mishima montre avec beaucoup de finesse comment une souffrance physique ou psychologique peut façonner une personnalité, nourrir le ressentiment ou conduire à une philosophie de vie particulière.

J'ai beaucoup aimé l'opposition radicale entre Tsurukawa (un autre ami de Mizoguchi) et Kashiwagi. Le premier incarne un ami sincère et bienveillant, qui possède une forme de pureté morale et d’ouverture aux autres. Il a le don de transformer le négatif en positif. Il incarne la vie même. Le second représente le cynisme, le rejet des idéaux et la manipulation. Après la disparition tragique de Tsurukawa, Mizoguchi s'éloigne peu à peu de cette possibilité de lumière pour adopter une vision du monde toujours plus sombre...


Le cadre bouddhique apporte aussi une dimension intéressante au roman. Alors que le bouddhisme enseigne le détachement, Mizoguchi fait exactement l'inverse : il s'attache au Pavillon jusqu'à devenir prisonnier de son obsession. Cette contradiction est au cœur du livre et donne une portée universelle à son histoire. Ce qui m'a le plus marqué, c'est que Mishima ne juge jamais véritablement son personnage. Il ne cherche ni à l'excuser ni à le condamner. Il nous plonge dans son esprit, nous fait partager ses contradictions, ses frustrations et ses obsessions, au point que l'on finit par comprendre la logique qui le conduit à l'irréparable, sans jamais l'approuver (quoi que) .


Enfin, la beauté de l'écriture, même si la traduction date un peu, est juste somptueuse : chaque description du Pavillon semble transformer le monument en une présence presque vivante, fascinante et oppressante à la fois. Cette écriture donne au roman une atmosphère unique, où la poésie côtoie constamment le malaise, et le tragique.

Bra__him
10
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le 2 juil. 2026

Critique lue 8 fois

Bra__him

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