Il faut une certaine audace pour écrire une suite au Petit Prince de Saint Exupéry, et plus encore lorsque l’on n’est pas l’auteur original. Le risque est immense, tant l’œuvre première appartient à cette catégorie rare de textes devenus presque intouchables.
Dans la continuité de l’histoire originale, nous sommes ici face à un conte philosophique qui cherche à prolonger le parcours du prince, à accompagner sa maturation, à interroger le sens de la vie, le bonheur et la manière de bien vivre. Sur le papier, l’intention n’est pas inintéressante.
Mais très vite, le livre souffre d’un problème de fond. Là où Alice au pays des idées de Roger Pol Droit, lu récemment, utilisait la philosophie pour structurer un cheminement de pensée, Le retour du Petit Prince donne plutôt l’impression d’un agrégat de concepts positifs, livrés sans véritable origine, sans courant identifié, sans contradiction, sans mise en tension. Les idées sont là, mais elles ne s’articulent pas vraiment. Elles tombent les unes après les autres avec une forme d’évidence presque trop parfaite.
On y retrouve les grandes injonctions classiques du bonheur moderne : ne pas se laisser submerger par les problèmes, ne pas devenir un homme sérieux, ne pas s’attacher au passé ou au futur, vivre l’instant présent, privilégier l’être plutôt que l’avoir, ouvrir son cœur. Rien de fondamentalement faux là-dedans. Le problème n’est pas tant le message que sa formulation. Tout sonne trop générique, trop attendu, presque comme un discours de coach de vie déguisé en conte philosophique.
C’est d’autant plus dommage que ce type de rappel n’est jamais totalement inutile. Il peut être bon de réentendre certaines évidences, surtout lorsqu’elles invitent à plus de simplicité, d’attention et d’humanité. Mais pour qu’un conte philosophique fonctionne réellement, il faut autre chose qu’une accumulation de bons sentiments. Il faut une voix, une profondeur, une ambiguïté, une part de mystère.
Or c’est précisément ce qui manque ici. Le texte veut transmettre de la sagesse, mais il le fait de manière trop frontale. Là où Saint Exupéry suggérait, Roemmers explique. Là où Le Petit Prince gardait une poésie fragile et une mélancolie discrète, cette suite tend vers la leçon explicite, ce qui affaiblit considérablement sa portée.
Un livre qui n’est pas totalement dénué d’intérêt dans son intention, mais qui reste bien trop générique pour exister durablement face à son modèle. Il sera vite éclipsé par son aîné, beaucoup plus subtil, plus mystérieux et véritablement intemporel.