Heureux qui comme Durtal fit un long voyage

Parvenu à la fin de la tétralogie de Huysmans, entamée aux premières matinées de l'été, je me suis pris de l'idée de réitérer l'exercice auquel je m'étais livré il y'a quelques années en découvrant l'œuvre majeure de Mishima.

Toujours la lecture est unique lorsque l'on explore le cœur du travail d'un artiste, non pas seulement telle ou telle de ses œuvres, prises de manière éparse, qui ont eu la bonne fortune d'être appréciées du grand public et faire porter le nom de l'auteur plus loin, mais l'œuvre dans laquelle le romancier insuffle de sa vie.

Mishima avait déversé sa mort dans la Mer de la Fertilité, se suicidant le jour de l'achèvement et de l'envoi du dernier tome à son éditeur, Huysmans déverse quant à lui dans la sienne son existence, révélée dans les détails, à peine cachée pudiquement sous le nom de Durtal, auteur parisien rêveur et décalé, qui n'est ni en phase avec le monde littéraire de son siècle, ni avec le monde catholique français sous la IIIème République. Durtal est un esprit médiéval, plongé en permanence dans les hauts faits du Moyen-Âge, dans sa mystique; solitaire et casanier, il n'a pas même pour amis le décime de ce qu'il possède en livres. Mais l'on s'ennuie à Paris si l'on exècre tout ce qui fait sa vie contemporaine; de sa liturgie, qu'on tolère tout juste, au monde profane qu'on trouve proprement détestable et qui ne reçoit guère plus que des marques de mépris. Alors, pris dans des travaux d'historiographie sur le plus grand sorcier du Moyen-Âge, le Maréchal et compagnon de guerroie de Jeanne la Pucelle : Gilles de Rais, Durtal se plonge dans un univers d'occultisme et de mystique, et, las des prêches mondains dispensés à Saint Sulpice, il préfère encore, au titre de l'intérêt pour son ouvrage, s'amuser à explorer avec ses rares amis les obscures niches de satanisme parisiens et diocésains, et leurs adversaires par la sainteté : exorcistes peu orthodoxes, qui font ricocher les sorts mauvais envoyés par des curés défroqués célébrant des messes noires dans les chapelles désaffectées de la capitale. C'est par le biais d'une liaison adultérine avec une sataniste invocatrice d'incubes, Madame Chantelouve, dans les bras de laquelle ses inclinaisons sensitives l'ont menées, que Durtal parvient à être invité à l'une de ces célébrations sacrilèges secrètes, contemporaines des anciennes pratiques de Gilles de Rais, mais pas plus que l'Eglise épargnées par la modernité, n'ayant plus guère comme autrefois d'enfants à sacrifier ni de vierges à souiller discrètement pour s'attacher de noires faveurs.


Immédiatement après, le roman s'apaise, et il faut attendre plusieurs années pour que paraisse le second tome du Roman de Durtal, et quel dépaysement alors ! C'est à peine si on reconnaît Durtal, c'est à peine si on reconnaît Huysmans lui-même. Terminé le satanisme, l'occultisme, enterrés les amis de Durtal, ces personnages pourtant si bien développés dans le premier tome, finie Mme Chantelouve et ses diableries, Durtal se découvre chrétien, en se levant un matin. Cela explique sans doute le virage d'écriture de Huysmans lui-même, qui en a fini de tâtonner dans le monde et la spiritualité. Alors apparaît un Durtal tourné vers la piété, pénitent, non pas en voie de conversion au catholicisme, mais de sanctification. Envoyé par son père spirituel à la Trappe de Notre Dame de l'Âtre, Durtal reçoit en huit jours une thérapie sacramentelle et mystique de choc, subissant infestations, sécheresses et grâces, il se recentre, loin de ses excentricités érudites, loin de son esthétisme forcené qui fait résistance à son cœur, bien que l'ayant ouvert à la richesse d'une foi millénaire. Pourtant, si la modeste Trappe est très éloignée des ornements de Saint Sulpice et de sa maîtrise intimidante, l'esthétique n'en est que plus forte, l'endroit jaillit comme un Eden retranché en ce monde, mais qui, à l'inverse du premier, ne serait pas gardé par des Chérubins aux épées flamboyantes, mais par des hommes silencieux, véritables saints, artisans des âmes et paratonnerres de l'humanité comme Huysmans les appellera à de nombreuses reprises, qui, à toute heure du jour et de la nuit, vivent en leurs chairs et en leurs âmes, l'esprit du don de leur personne et de l'immolation des sens, veillant pour le reste de l'humanité endormie. C'est un lieu s'offrant comme théâtre des larmes purificatrices de Durtal lors d'une confession humiliante, mais au combien délivrante, c'est un lieu de liturgies médiévales, solennelles, fraternelles, de tentations douloureuses, épuisantes, de mise à vif de la chair, tant par le régime ascétique de la vie dans le cloître, que par de discrètes touches de peintures visualisables dans l'esprit du lecteur, d'un Durtal dans une allée sombre sous les pins, fumant silencieusement une cigarette, égaré dans ses pensées que ne perturbent ni les moines aphones, ni les affres du monde qui s'affaire partout, à Paris comme ailleurs.


A l'affinage de la foi au contact des trappistes s'ensuit une certaine continuité de rupture avec le monde, le troisième tome déplace complètement Durtal de la capitale, le faisant vivre à Chartres où il a suivi son père spirituel et la sainte bonne, Mme Bavoil, relégués là par nomination. Le protagoniste médite sa vocation, tiraillé entre la volonté de retrouver les monastères, et le constat de sa faiblesse d'âme et de corps, intolérant à la rudesse de la vie du clergé contemplatif. Durtal se replonge dans ses longues digressions esthétiques, pris d'une fascination nouvelle pour la cathédrale de Chartres, il ne cesse guère d'en faire le portrait, de sa Vierge que l'on prie incessamment, au bestiaire de gargouilles et autres créatures symboliques de la mystique chrétienne, le personnage dédouble avec plus encore de netteté l'auteur qui le fait se mouvoir, lui-même tombé, frappé de grâce par cet édifice saint.


Mais Durtal n'a pas fini son voyage, voilà qu'après ses amis intéressés eux aussi d'occultisme et de satanisme, enterrés des années auparavant, Durtal perd l'homme qui avait œuvré à assurer sa conversion. Après toutes ces années de réflexion, d'études et d'expérience, Durtal s'est décidé pour un noviciat qui doit le mener vers l'oblature, à nouveau un doux héritage médiéval en perdition, de vocation laïque découverte dans les livres. C'est dans le Val des Saints, auprès des Bénédictins, que Durtal trouve sa place, rejoint par Mme Bavoil, il vit pleinement attaché à l'abbaye, jouissant de ses trésors de plein chant que le clergé séculier bouffi d'innovations voudrait réformer à tout prix, intolérant, à cet héritage d'un autre âge. L'oblature réussit à Durtal, les tiraillements d'âmes se sont apaisés, bien évidemment jamais les digressions esthétiques, qui font le caractère tant du personnage que de l'auteur, et qui étaient plus centrales encore dans à Rebours.


Mais le monde, que Durtal n'a jamais vraiment quitté - lui qui toujours est resté non seulement laïc, mais aussi lucide sur sa nature, et même un tantinet pessimiste - rattrape la vie religieuse, et bientôt la loi des associations, impulsée par une République sécularisatrice et agitée par une révolution philosophique d'origine maçonnique, contraint les moines à l'humiliation ou à l'exil, pour laquelle optent les Bénédictins. L'oblature prend fin, le cycle de Durtal reboucle à Paris, éternel retour dans cette cité où rien ne nous dit que c'est Durtal qui y meurt, puisque son auteur ne pouvait l'annoncer, mais bien Huysmans, quelques années seulement après l'achèvement de l'Oblat. Paris, à la fois échelle de Jacob et Trône du Ciel, cité aux milles et un saints et édifices de piété, et Nouvelle Babylone Gomorrhéenne qui, par ses chambres perverties, chasse jusqu'aux Chartreux perchés dans leur monastère, perdu au milieu des sapins, que ni la rudesse du climat alpin, ni même certaines armées, n'avaient réussis à contraindre à l'abandon de leurs cellules.


Quelle formidable résonance que ce destin d'homme étranger à son siècle, converti par l'esthétisme dans lequel la Grâce s'est insufflée, et qui est balloté par ses mouvements incessants, arrêté tantôt sur les berges du Cyclope anthropophage diabolique, le chanoine Docre, tantôt auprès de l'Alcinoos monacal de Notre Dame de l'Âtre, le Père Abbé, mais qui, heureux pour n'avoir pas fait comme Ulysse un voyage de vengeance, mais un voyage de purification, s'en retourne en sa terre natale, plus saint, portant sur son épaule, comme tous les catholiques dévots de son temps, laïcs et clercs mystiquement réunis en l'Un, la Croix sanctifiante des contristassions et des persécutions à la suite du Christ.


"Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive ; et là où moi je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera", Évangile de Jean. Comment douter dès lors, à Paris comme dans le Val des Saints ou à Chartres, que le Seigneur soit là, que d'aucun lieu il n'a fait déserter sa présence ? Puisqu'il suffit d'un Durtal dans chaque ville, et le Christ est dans toutes.

Lev-Mychkine
9
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Top 10 Livres

Créée

le 18 juil. 2025

Critique lue 26 fois

Lev-Mychkine

Écrit par

Critique lue 26 fois

1

Du même critique

Les 120 journées de Sodome

Les 120 journées de Sodome

1

Lev-Mychkine

3 critiques

Immonde pourceau

Évidemment que le fruit pourri de l'esprit d'un tel possédé, nonobstant un style élégant, ne pouvait recevoir qu'une telle note pour salaire. Je ne suis plus au stade du petit amateur de littérature...

le 23 oct. 2025

Le Roman de durtal

Le Roman de durtal

9

Lev-Mychkine

3 critiques

Heureux qui comme Durtal fit un long voyage

Parvenu à la fin de la tétralogie de Huysmans, entamée aux premières matinées de l'été, je me suis pris de l'idée de réitérer l'exercice auquel je m'étais livré il y'a quelques années en découvrant...

le 18 juil. 2025