Si par le concept d'art, on entend la faculté humaine à faire ressortir de la réalité ce qui nous en échappe ordinairement, alors je n'ai pas peur de dire que Giono est le plus grand artiste dont j'ai pu côtoyer les œuvres. Et cette œuvre est certainement sa plus élaborée.
Elle n'est pourtant pas la plus connue (le hussard sur le toit, le chant du monde...), ni la plus élaborée (Que ma joie demeure...) ; mais elle est sans doute la plus aboutie artistiquement parlant. Elle préfigure d'ailleurs Le chant du monde, par sa puissance métaphorique, et sa nouvelle (la plus belle de toute) La grande barrière, dont elle reprend d'ailleurs l'expression et l'image en fin d'ouvrage.
Giono montre et démontre à chaque page qu'il ne perçoit pas la même réalité que nous. Et pourtant (et c'est bien plus incroyable que de ne pas avoir la même réalité), il reste capable de nous faire toucher du bout des doigts, du bout des yeux, cette réalité qui nous échappe, à nous, simple mortel.
Et les pages s'enchaînent, comme fourches à la suite d'un sentier, et on les emprunte. Alors la réalité devient mouvance, eau, jaillissement ; et la vie devient odeur, celle de l'eau, celle puissante et corporelle du miel, celle des moutons et de l'acreté de leur laine ; et l'univers tout entier devient une discussion entre le ciel et la terre, un mélange dans l'épaisseur matérielle de la nuit, et finalement une reproduction de l'enfantement de l'homme.
Giono est un puissant artiste, qui nous ouvre grand la porte d'un monde dans lequel on rêverait de vivre, au moins une journée, pour en ressentir la puissance, la sensualité, en un mot : la réalité - celle qui se cache derrière notre ennui, notre monotonie, notre sérieux tout pratique et sans surprise. Un monde ancien, un monde fantasmé sans doute, mais un monde bien réel, puisqu'on l'a sous les yeux, là, juste entre les mots.