Il est des moments où j'aime trop ma vie.
Particulièrement lorsqu'elle est faîte d'imprévus.
Ce texte que je débute?
Je n'ai aucune idée du mot qui va suivre.
Va-t-il raconter ce que j'ai prévu de raconter ?
Aucune idée.
Mais allez allez,
Allons allons,
Voyons voyons.
La Follia de Vivaldi dans les oreilles,
Écrivaillons.
22h :
Mon projet de soirée ? Peignoir.
Un appel de Djib.
Djib, c'est mon chef au boulot.
Un artistan (c'est un mélange d'artiste et d'artisan).
Un vrai.
Sculptures de bois, de métal, marin, marionnettiste, cracheur de feu, créateur de bijoux,échassier, judoka ceinture noire en tir à l'arc et en lancer de couteaux, autophotographe depuis peu... Et j'en passe (j'ai peur qu'il s'intéresse aux mots je pourrais plus faire le poids pour me la raconter devant les femmes).
Vous voyez les faux cursus que s'inventent certains rigolards ?
Genre dresseur de lions paraplégiques et lanceur de grands nains sur Pluton?
Ben lui il l'écrit pas parce-que c'est vrai.
C'est un couteau Suisse de l'art.
Grand mélancolique et grand rieur (comme tous mes proches). (Dédicace à Tom, rigolard devant l'éternel et à Agathe,son hilarante compagne qui se fait passer pour une allemande alors qu'elle est polynésienne, que je viens d'avoir au téléphone).
Un mangeur/buveur.
De table et de vie.
Un mort dans l'âme furieux de vivre.
Un homme en colère car témoin de trop d'injustices.
Un homme qui va répondre d'un sourire et t'aimer encore plus si tu convies un clodo à votre table au resto sans même lui demander son avis.
Un artistan.
Un vrai.
Qui fait tout ça pour combler le temps.
Qui fait tout ça sans être capable d'y fixer un prix.
Un insupportable qu'il est agréable d'avoir pour ami.
Il y a quelques années de cela, j'étais leur chef au boulot.
À lui et à mon coloc.
Au fil des années, on se croisait.
Souvent dans des tafs pouraves où on en chiait grave notre race.
On se perdait et on se retrouvait.
On était des gars sans concession.
Difficiles à vivre mais agréable à fréquenter.
Nos rencontres étaient la promesse d'une franche rigolade ou d'une belle engueulade.
Imaginez un punk à chien avec un bonnet à oreilles d'ours et un rebeu en costard. Il se sont croisés par hasard en soirée. Et ils se retrouvent, bouteille de Champagne volée, coupes à la main (on buvait pas à la bouteille on est pas des sauvages quand même) en train de faire du stop à 7h du mat' alors qu'ils ont eu cinquante occasions d'être déposés ou de finir chez une demoiselle au cours de la soirée.
(Un père de famille nous prend et nous dépose en after pendant qu'on explique la vie à son fils).
Ou imaginez le mec auquel vous jetez un verre de rhum au visage pendant qu'il essaie de vous calmer alors que vous voulez tout casser. Il éclate de rire, vous fait une prise de judo et vous maintient au sol pendant que vous lui gueulez que c'est pas réglo et que vous l'auriez pris au poings.
Vous vous revoyez quelques jours plus tard.
Et il vous dit "T'étais bien con ce soir là. Mais ce qui m'a énervé c'est que t'avais un verre dans chaque main. Un bon whisky et un rhum de merde. Et que t'as quand même choisi de me jeter le rhum de merde au visage. Jette moi un verre au visage si tu veux mais de qualité !"
Éclats de rires.
Imaginez deux mecs se battre sur le pont d'un bateau en plein Covid. Prise de judo... Qui se termine sur le bateau d'à côté. Je lui fais une prise d'étranglement. Il lutte un moment puis dans un sourire :
"- Ok mon pote chui trop bourré pour lutter là. Tu te rappelle pourquoi on s'est embrouillé?
- Hmmm...non. " Éclats de rires.
Imaginez les mecs qui pourrissent l'ambiance de la soirée parce-qu'ils veulent écouter la Follia de Vivaldi, la Toccata et fugue en ré mineur de Bach, le condamné à mort, ou notre besoin de consolation est impossible à rassasier.
(Le plus drôle c'est qu'on plaisait aux femmes. Sans distinction. La teufeuse, la caillerette, la bourgeoise, la goudou...mais notre besoin de consolation était impossible à rassasier...)
On était pas amis.
On se donnait jamais rendez-vous.
Mais on pouvait s'appeller à trois heures du mat' :
"- J'suis seul et j'regarde la mer. Et j'ai pas envie de regarder la mer seul.
- Putain tu fais chier j'bosse après... Bon j'arrive."
Simple et évident.
On est pas des gens tièdes.
Bien des années plus tard, aux heures les plus j'm'enbatlescouillistes de mon histoire (plus de logement, de carte d'identité, de cb, de Sécu...) on se retrouve.
Un peu froidement.
Notre dernière rencontre était une très grande bagarre. Avec les pire coups que l'on puisse asséner : les mots.
On ne s'était plus adressé la parole.
J'ai été touché de croiser ceux qui l'entouraient, ceux qui par la suite deviendront des collègues puis des amis. Et de retrouver celui qui, bien des années plus tard, à mon retour dans la région sans savoir où habiter, me dira "viens chez moi". Lui qui avait toujours vécu seuI deviendra mon coloc/hébergeur et me dira un jour " Ça va me faire bizarre quand tu partiras. Comment j'vais faire sans toi? J'vais m'ennuyer. " (Lors même que je craignais de le déranger. Je suis pas facile à vivre)
Et Djib de me dire à cette époque " Si tu veux bosser ici y'a une place pour toi. Par contre d'ici la fin de l'année t'as refait tes papiers ou j'te vire".
Et de me trouver un bateau où habiter mitoyen
du sien.
À coeurs mitoyens, habitats mitoyens.
Bien des années plus tard on arrive à hier soir.
"- P't'être que j'viens dormir chez vous. Besoin de quelque chose?
- Du tabac.
- J'en ai.
- Ok. P't'être à toute.
23h :
Le coloc rentre du taf.
- Y'a p't'être Djib qui va passer.
- Ok. Mais je vais pas squatter avec vous, j'me lève à 7h25. Il te reste du tabac ?
- Un peu. Mais si Djib passe il en aura.
Vous noterez la simplicité des échanges.
Même dans la voix des protagonistes il n'y a pas la moindre modulation.
Tout paraît simple et évident.
On rigole tranquille en parlant de la nouvelle réforme du statut intermittent et en regardant une interview de Bacri.
00h44 : Message de Djib : "Ça lui fera les pieds".
Je comprends pas. J'apprendrai plus tard qu'il était en train de se foutre de ma gueule avec un autre pote et qu'il s'était trompé de destinataire.
1h00 : Il franchit ce Rubicon qu'est la porte d'entrée (je rêve d'y mettre un ponton sur lequel serait gravé "alea jacta est" ou les mots de Dante à l'entrée des enfers " Lasciate ogni speranza, voi che entrate!") .
1h00 et un millième de seconde plus tard :
- Oim (en mode Jean Paul Pape- c'est quand je porte ma tenue de pape-et sans préliminaire de politesse) : Envoie du tabac. (simple et évident).
- Lui : "Ben figure toi qu'après avoir quitté les autres, Sam m'a envoyé une photo. Attends j'te la montre. (Je vois le rire dans son regard) .
Il me montre une photo du tabac qu'il avait oublié sur la table.
Et regarde ce que je lui ai répondu ! "
Je lis dans son regard (j'adore lire les petites subtilités dans les regards) qu'il ne trouve pas ce qu'il cherche.
"Oh putain ! J'te l'ai envoyé à toi!"
Et d'éclater de rire.
Et tu sais quoi? Non seulement j'ai pas de tabac, mais en plus j'vais vous gratter une clope!
Par contre j'ai pas de tabac mais j'ai des fingers!
Puis
- Djib : Putain mais j'vais récupérer le livre que j' te réclame depuis deux ans et que t'as jamais lu sale merde!
- Oim : Fais toi plaisir si tu veux fouiller dans les cartons. Mais j'avoue ça me ferai bien rigoler que tu le trouves pas. (Y'a beaucoup de cartons avec beaucoup de livres dedans mais je le sais tenace).
- Djib : Mais y'a même pas de lumière dans cette pièce!
- Gregouze : Ouais on appelle ça la backroom.
(Backroom dans le sens légende urbaine où les gens disparaissent, pas dans le sens Pierre Palmade du terme).
Djib : C'est quoi ça ? (Il est tenace et curieux) Il lit l'intitulé : Le... Traité du vide parfait.
Oim : Putain j'avais envie de le relire celui là ! Envoie! (Et à moi-même : je vais leur montrer aux amateurs d'accord Toltèques. Les accords, c'est faire la planche à la surface. Le Traité du vide parfait, c'est de la plongée sous-marine. Tu remontes en saignant du nez comme Jean Reno dans Le grand bleu).
- Djib : Et ça c'est quoi... Des livres sur le judo... Les samouraïs... Bruce Lee...
- Oim : ouais c'était la période où je répondais qu'avec des citations de Bruce Lee.
- Djib : T'as un nunchaku?!
- Oim : Ouais mais j'ai laissé tomber, ça m'faisait trop mal à la tête. (c'est beaucoup moins classe mais un ceinturon poings americains, une matraque télescopique et une gazeuse c'est moins encombrant et plus efficace... Et on trouve des tasers qui entre dans un paquet de Marlboro...)
- Djib : Hé mais c'est mon intégrale de Lovecraft que j't'ai prêté?!!
- Oim : ... Non c'est l'mien... Ou celui de Vargas... C'est quel tome que tu cherches?
- Djib : Y'a pas d'tomes! C'est l'intégrale! (Il le brandi, hystérique, avec l'envie de m'étrangler) Tu vois écrit un chiffre là ?!
- Oim (sans me départir de mon calme olympien et sans même le regarder) : Regarde sur la tranche. Y'a combien d'étoile ?
Il regarde
- Djib : Une.
- Oim : Alors c'est l'tome 1.
- Djib : Tu viens d'm'apprendre un truc... Mais j'en ai rien à foutre de tes étoiles ! C'est l'mien!
- Oim : Ben il s'appelle pas Étoiles Mortes l'bouquin qu'tu cherches?
- Si! En plus tu t'rappelles du titre sale chien!
- Oim : Bon en l'occurrence c'est plus tes étoiles que les miennes. Et ce facho (j'dis facho mais j'pense plutôt qu'il était niqué d'la tête... Un peu comme le type qui a tiré sur Kirk mais dans un autre style) de Lovecraft t'as lu Les montagnes hallucinées et 3/4 nouvelles t'as tout lu :
"Si vous lisez ces mots, c'est que je suis mort, ou devenu fou, ou que j'ai passé 40ans et suis toujours de gauche, ou que j'ai voté Zemmour..." et le gars découvre un sous terrain, et il se retrouve face à la chose la plus ineffablement indicible que Lovecraft décrit de la même manière qu'il décrit les noirs dans ses correspondances...
- Djib : rien à foutre de tes histoires ! C'est l'mien.
- Oim :. .. Si tu veux me voler ou voler Vargas...mais qu'on dise plus que c'est les arabes les voleurs mais les gosses de bourges qui se griment en punks à chiens car ils s'assument pas.
Il continue de fouiller dans les cartons un moment avant d'abandonner en m'insultant.
Chui balèze.
Je l'ai très rarement vu abandonner.
1-0 du j'm'en foutisme face au sérieux.
Bon je joue pas en Ligue 1 de j'm'en foutisme. Je reste quand-même loin derrière les politiques face au réchauffement climatique et à l'IA.
La suite?
On rit non stop tous les trois jusqu'à
2h30 :
" - Gregouze (mon coloc) : Putain faites chier les gars! J'ai envie de continuer de rigoler avec vous mais je dois me lever dans quelques heures. J'vais m'coucher.
- Djib : Cool ben réveille moi quand tu t'lèves j'ai plein de truc à faire."
3h00 :
Devant le film The Northman.
- Djib : J'mendors mon pote... Et j'te pique ta place.
Et de s'endormir le sourire aux lèvres.
Moi j'écris un peu. Pas les conneries que je publie sur habituellement.
Des trucs à moi.
Plein de bruits et de fureur.
Que je termine jamais.
Parfois Djib se réveille, m'insulte, et se rendort en riant
4h00 :
Je pique du nez en écrivant et considère qu'il est temps de dormir. En plus je dois aller à Toulon. Avant de m'endormir je me dis " On t'emmerde Jack Bauer".
7h00 :
J'ouvre les yeux.
J'ai fait un rêve où j'étais avec ma bande de femmes (oui j'ai mes drôles de dames)
J'essaie de me rendormir mais j'écris ce rêve dans ma tête et je ris.
Djib m'insulte et se rendort sourire aux lèvres.
Je vais me doucher en continuant d'écrire ce rêve dans ma tête.
Je sors de la douche en riant.
- Djib ( la tête dans l'paté mais l'oeil déjà amusé ) : P't'être qu'il faudrait réveiller Gregouze...
- Oim : Il est quelle heure ?
- Djib : 7h45.
- Oim : Gregooooouuuuze, il est l'or. L'or de se réveiller.
...
Pas de "il en manque une!"
- Gregouze : Il est quelle heure ?
- Oim : 7h45.
- Gregouze : Vas-y laisse moi jusqu'à 7h50.
- Oim : Mec j'aimerai bien mais c'est pas moi qui décide c'est le capitalisme.
- Gregouze (se levant avec la haine) : Putain de capitalisme... Et putain de toi quand-même! "
Tous les trois autour du café.
On se raconte des conneries.
On ri.
On ri bien.
Sur nos vies sexuelles ou sur son absence me concernant.
Sur le "Le feu sombre ne vous servira à rien, flamme d'Udûn. Repartez dans l'ombre! Vous ne passerez pas! " de Gandalf en imaginant le Balrog portant une doudoune en mode caillera et disant à Gandalf "Oh kesta à faire ton chaud devant tout l'monde? Parle moi bien! "
Sur les alertes avis de tempêtes en faisant un parallèle avec le covid.
" - Ben en fait... Eeeeuh... Ben il pleut...
- Déconne pas. J'ai une pote la mère de la cousine de son copain a vu un arbre tomber".
(Sur la côte d'azur quand il pleut c'est avis de tempête).
Je sais on est des types intelligents.
Et franchement on mérite une médaille.
C'est pas facile de plaire aux femmes sans faire semblant de pas être des débiles mentaux.
(Par contre ni Gregouze ni moi n'avons reçu d'alerte. Les probabilités que deux mecs vivant dans le même appart ne reçoivent rien alors que tout le monde autour d'eux à reçu l'alerte... Quelqu'un s'est dit :
" Ces deux là... Laissez les mourir. Ce sera pas une grande perte pour l'humanité. "
- Gregouze : Il nous reste un peu de tabac ?
- Oim (lui montrant un fond de tabac) : Que ça. Mais on a des fingers !
Gregouze : Putain de fingers.
Il va pour prendre un peu du fond de tabac.
- Oim (clope au bec) : Vas-y laisse le moi. Toi tu sors et moi j'suis pas encore payé.
- Gregouze : Ok j'te l'laisse mais fume pas devant moi au moins !... Et j'prends quand même les feuilles et les filtres pour le principe ! "
On se sépare sur moi leur disant :
" Les gars, on est crevé mais on est d'accord qu'une journée qui commence par tant d'éclats de rires ne peut que bien s'passer. Au pire si on meurt maintenant c'est tout bénéf".
Et je les entends descendre les escaliers en riant...
Puis du rez-de-chaussée (je suis au troisième) j'entends :
Djib : Slim! J'ai oublié ma casquette tu peux me la jeter steuplé ?
Oim : J'la trouve pas.
Djib : Cherche bien partout.
Oim à moi-même : font chier les chauves à vouloir s'orner le crâne. Qu'ils portent au moins une couronne.
Je la cherche dans tout l'appart en vain.
Je vais au balcon et je les vois tout deux, au loin, s'éloigner en riant, et sous sa casquette, je vois Djib me faire un doigt d'honneur.