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Roman inégal
Nous sommes en 1918, quelques mois avant la fin de la guerre, Maurice Leblanc publie Le Triangle d’Or, un livre exceptionnel dans sa carrière, important comme un point de rupture avec ce que Leblanc...
le 31 juil. 2026
Nous sommes en 1918, quelques mois avant la fin de la guerre, Maurice Leblanc publie Le Triangle d’Or, un livre exceptionnel dans sa carrière, important comme un point de rupture avec ce que Leblanc avait écrit dans les années précédentes. Les raisons de ce caractère essentiel du récit sont multiples.
Depuis la parution de 813 en 1910, la vie d’Arsène Lupin n’avait pas avancée, les publications ultérieures sur Lupin (le Bouchon de Cristal et les Confidences) avaient toutes lieu avant la disparition du célèbre gentleman cambrioleur. Le Triangle d’or offre donc un véritable retour de Lupin, qui n’est certes pas le personnage principal, mais quel personnage secondaire ! Notons que certains pourraient souligner qu’en 1916, il avait déjà fait son retour dans l’Eclat d’obus, mais cela n’est vrai que dans une réécriture très artificiel d’un chapitre du roman en 1918. C’est donc le vrai retour de Lupin dans sa période de guerre, période où il se découvre plus patriote encore que dans 813.
L’autre spécificité de ce tome est qu’il faut le lire après l’Eclat d’Obus. Alors que dans ce premier, deux ans plus tôt, Leblanc parlait du début de la guerre, en 1914, avec un héroïsme total, où les soldats sont heureux de se battre et de tuer, le tout sans réelles blessures, ici Leblanc offre de très belles pages sur les mutilés qu’on n’appelle pas encore gueules cassées. Si trop vite on met de côté ces personnages qui auraient pu être le cœur de l’intrigue, on ne peut que noter le monologue du capitaine Belval sur le fait de considérer les soldats blessés comme des humains entiers. C’est un Leblanc très différent, bien conscient de ce qu’est la guerre que l’on a désormais. Il ne s’agit plus ici de mettre un simili-Lupin sur le champ de bataille, la guerre ne permet plus la gloire d’avant, elle n’offre que la mort et le drame.
Enfin le ton que propose le récit est quasiment unique chez Maurice Leblanc : tout un passage de plusieurs chapitres crée progressivement une atmosphère horrifique qui inquiète sur un meurtre qui se répète à travers les années. Jamais on n’a eu aussi peur en lisant Leblanc, jamais on a aussi longtemps vu la fin arriver.
On pourrait penser qu’après une quinzaine de Lupin lue, je ne serai pas si surpris et pourtant, si, me voilà pris à la gorge par la peur. Leblanc montre tout l’étendu de son talent dans cette cinquantaine de pages. Cela plus les deux premiers chapitres sont parmi les mieux écrits par le romancier.
Malheureusement tout n’est pas si bien fait. Dès que Lupin débarque, Patrice Belval devient bête, assistant sans tempérance, perdant sa personnalité si unique. C’est dommage car Belval, à la différence d’un Paul Delroze, n’est pas un simple simili-Lupin. Leblanc parvient ainsi à créer un personnage unique, avec une âme propre, mais celle-ci disparaît pour devenir un figurant dans le dernier tiers du récit, une fois Lupin arrivé.
Cette arrivée est d’ailleurs difficile dans un premier temps. Il faut plusieurs dizaines de pages pour que Lupin redevienne pleinement lui-même, pour que Leblanc reprenne le contrôle pleine et entière de sa création.
On regrettera aussi que les mutilés ne soient que secondaires, que Ya-Bon, derrière une forme de respect pour le Sénégal, montre surtout de terribles stéréotypes racistes et un paternalisme typique de la Troisième République.
Enfin l’intrigue repose sur l’une des énigmes les moins bien trouvées de Leblanc, l’identité du tueur se devine aisément. De fait, tout le mystère se perd vite et je dois dire qu’on prend bien 100 pages de trop à résoudre des mystères devenus évidents.
En somme, si les deux premiers tiers du roman sont une réussite, l’arrivé de Lupin arrive à un moment où les qualités du scénario diminuent et il faut toute la belle personnalité de Lupin pour faire tenir le lecteur.
En un mot comme en mille, Leblanc a failli faire son chef d’oeuvre mais termine avec une œuvre très bonne et agréable qui permet tout de même d’avoir la tête haute.
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