Il y a dans ce roman cette nostalgie lucide d’un monde à jamais disparu — à savoir l’Empire austro-hongrois — que l’on peut voir aussi chez des auteurs germanophones comme Stefan Zweig, Robert Musil et Joseph Roth. Mais sur des tons différents. Ainsi, une forme de tendresse domine dans les œuvres de Stefan Zweig. Dans celles de Robert Musil, c’est une ironie bien cinglante qui enrobe le tout. Pour Joseph Roth, on a la sensation d’assister à une veillée funéraire. Quant au Hongrois Sándor Márai, c’est sec, sans sentimentalisme. La nostalgie s’exprime par une sorte de retour aux gestes et aux coutumes d’antan, pour se rappeler un passé douloureux.
L’intrigue aurait tout à fait pu être une pièce de théâtre. On a même l’unité de lieu et celle d’action. Passé une introduction — durant laquelle un général veuf se prépare à une visite longtemps souhaitée, notamment en se remémorant en lui-même ses jeunes années — , le temps est réduit à quelques heures sur une soirée et une nuit. Le dialogue est prédominant. Le tout se passe dans la partie quasi abandonnée du château de notre haut gradé — l’un de nos deux protagonistes —, remise à neuf et exactement comme elle l’était il y a quarante et un ans… à un objet près. Un général, Henri, va enfin savoir pourquoi celui qu’il considérait comme son meilleur ami — Conrad, un ancien camarade de l’école militaire — est parti, sans le prévenir, sans lui laisser de nouvelles durant plus de quatre décennies. Deux vieillards au crépuscule de leur existence vont tenter de régler leurs comptes.
Pendant un long moment, on croit que les griefs de Conrad contre le général se résument à une jalousie liée à leur différence de milieux sociaux (le général venant d’une famille aristocratique aisée, tandis que l’autre vient d’un milieu modeste !) ainsi qu’au fait que Conrad n’était pas un militaire dans l’âme, faisant uniquement ses classes pour combler le souhait de ses parents de s’élever ainsi dans la société, et ayant de forts penchants artistiques pour la musique. Et durant des pages et des pages, Henri s’étend sur sa passion pour la chasse. Le lecteur, d’une attention polie mais guère passionnée que je suis, se demande sérieusement où il veut en venir. Puis, vers la fin d’un chapitre, le vieil officier lance une question qui agit comme un véritable éclair foudroyant. La tension monte d’un cran. On navigue même à partir de là dans le registre du thriller. L’œuvre prend une tout autre tournure.
Henri a beau dire que le temps est passé, que la vivacité des sentiments n’est plus la même qu’il y a quarante et un ans, que la rancune s’est estompée, pourtant, à travers les dialogues, voire les monologues de ce personnage, on sent que cela bouillonne intérieurement, que les années n’ont apporté aucun apaisement. Le feu paraît étouffé, mais il n’est pas totalement éteint. Le titre de l’œuvre est pleinement justifié. À cela s’ajoute une autre révélation. L’auteur a beau avoir donné un petit indice au début du roman, avant l’arrivée de Conrad, je ne l’avais pas suffisamment pris en compte.
Il y a plusieurs choses qui font que Les Braises est une petite réussite, émotionnellement forte. D’abord, Márai parvient à nous faire ressentir ce qu’était l’atmosphère de l’Empire austro-hongrois par le biais des souvenirs des personnages. Ensuite, en passant presque uniquement par les dialogues, l’écrivain nous fait saisir les sentiments, les pensées, qui animent les protagonistes, dans ce qu’ils se disent, mais aussi dans ce qu’ils ne disent pas. Et, pour finir, il y a aussi une justesse dans la façon de montrer que la frontière entre l’amour — de toutes les sortes — et la haine est très fragile.
Bref... avec Les Braises, Sándor Márai signe bien plus qu’un roman sur un empire qui n'est plus : c’est une méditation sur le temps, les non-dits et la persistance des sentiments humains. Par l'intermédiaire d'un dialogue tendu et d'une atmosphère chargée, il nous rappelle, avec une grande vérité, que le passé, même enfoui, ne meurt jamais vraiment. Sinon, après cette introduction forte et marquante chez cet écrivain (oui, c'est mon premier livre de ce Monsieur !), il va sans dire que je ne manquerai pas de creuser son œuvre...