La rentrée littéraire est marquée par deux récits, qui évoquent le conflit à Gaza, mais chacun le fait à sa manière. Si Rachid Benzine est au cœur du conflit avec L’homme qui lisait des livres, Marie Semelin, l’effleure et s’attarde sur les relations intimes qui ont pu se créer entre Palestiniens et Israéliens. Malgré une approche différente, les deux auteurs s’attachent à replacer l’humain au centre du conflit et ainsi nous poussent, nous occidentaux, à regarder ces vies.
Marie Semelin signe un premier roman d’une grande finesse, mêlant enquête intime, héritage mémoriel et récit historique. Journaliste spécialiste du Proche-Orient, elle éclaire, avec humanité, le conflit israélo-palestinien à travers un récit intime. Face à un contexte actuel lourdement polarisé, elle essaie de redonner une dimension humaine et nuancée aux récits des vies usées et fatiguées par cette guerre.
Avec une écriture sensible et nuancée, portée par une empathie palpable, Marie Semelin parle de la complexité du conflit, sans pourtant verser dans la polémique. Elle restitue les faits historiques de manière authentique, donnant au roman une vérité qui fait du bien dans le contexte actuel. Elle utilise plusieurs temporalités permettant de suivre la vie de Simone et je dois dire que j’ai appris beaucoup de choses, notamment sur l’arrivée des Juifs du Maghreb et leur accueil au sein d’Israël.
Le fait que les Juifs « orientaux » étaient moins considérés que les Juifs venant des pays de l’est, a déjà été évoqué par d’autres auteurs, notamment Sophie Bessis dans La Civilisation judéo-chrétienne : Anatomie d’une imposture, que je vous recommande de lire.
Lors de la création d’Israël, l’Alyah, la décision d’un juif d’aller s’installer en Israël, a été organisée et surtout était un enjeu idéologique et démographique. Beaucoup de ces juifs ont donc quitté une vie stable, parfois opulente, souvent reconnus par leurs pairs, pour s’installer en Israël, avec le désir de vivre dans un État dans lequel ils se sentiraient appartenir à une communauté. La désillusion a pourtant été cuisante pour beaucoup, au point que certains de la seconde génération aient créé en 1971, le mouvement Black Panthers israéliens, qui affirmait que la discrimination envers les Juifs mizrahim (Juifs orientaux, termes utilisés dans le discours israélien pour désigner la communauté juive qui vivait dans le monde musulman. Mizrahi est un terme sociologique politique qui a été inventé avec la création de l’État d’Israël) se manifestait par une attitude discriminatoire de l’élite ashkénaze venue d’Union soviétique. Les Juifs orientaux étaient jugés trop « arabes » pour être de vrais Juifs.
D’ailleurs, la même chose s’est passée lors de l’Alyah des juifs éthiopiens, puisque trente ans après leur arrivée leur intégration s’avère toujours aussi compliquée. Trente ans après, plusieurs scandales confirment à la fois leur non-intégration, mais aussi la persistance d’un racisme à leur égard. Le ministère israélien de la Santé avoue en 2013 avoir pratiqué des injections d’un contraceptif de longue durée aux juives éthiopiennes. Ces injections, administrées dans les camps de transit éthiopiens avant leur arrivée en Israël, ont été faites sans le consentement des patientes, qui pensaient recevoir un vaccin. Un bon moyen de contrôler la fécondité de ces femmes ! Le taux de natalité des juives éthiopiennes a par ailleurs chuté de près de 50%…
Ainsi, des politiques israéliens ont pratiqué la stérilisation contrainte sur des membres de leur propre population…
Trop noir pour être juif, trop arabe pour être juif…
Dans ce roman, Marie Semelin évoque ces aspects et leur impact sur la vie de Simone, jeune femme juive qui aspire à une vie normale, qui voudrait aimer qui elle veut… La juxtaposition du présent et des souvenirs de Simone permet une immersion progressive et sensible, et certains éléments permettent de comprendre son arrivée en France et pourquoi elle n’a jamais dit qu’elle était juive. En jouant sur les temporalités et les voix, le récit franchit habilement la ligne entre fiction et mémoire historique.
Les certitudes est un roman à la croisée de la quête personnelle et de la conscience historique. Porté par une écriture délicate et une volonté de redonner sens à l’humain, il propose un regard riche et nuancé sur des questions identitaires et politiques complexes. C’est une lecture qui s’adresse autant à l’intellect qu’à l’âme.
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