Peu de sites naturels américains peuvent se prévaloir d'exercer une attraction aussi forte, quasi hypnotique, sur ses visiteurs que les Chutes du Niagara. Ici, point de solitude et de silence comme dans les Grands Parcs ou au Grand Canyon. Ici, le bruit assourdissant des Chutes, les embruns enveloppants des Chutes, le vertige aimantant vers les abysses des Chutes. Les Chutes, à l'opposé de l'onomatopée homonyme qui invite au calme et au silence. Un tourbillon incessant, fracassant, paralysant, annihilant qui semble promettre aux touristes comme aux candidats au suicide la plus forte émotion et le plus grand anéantissement à attendre de la vie.
De 1950 à 1978, à Niagara Falls, une bourgade devenue au XIXème siècle une ville sous la poussée du tourisme émergeant ; une ville devenue un centre affairiste corrompu, aux intérêts malpropres et fatals, sous le règne de ses industries chimiques florissantes. Niagara Falls, le théâtre du drame familial que Joyce Carol Oates plante avec sa virulence habituelle. Ariah Littrell, une héroïne que le lecteur adore ne pas comprendre et détester, à l'instar d'un grand nombre d'héroïnes de l'autrice ; mais qui sert à merveille le dessein de cette dernière : encore et encore creuser la société américaine, l'illustrer sous le jour d'un naturalisme qui donne la nausée, grâce au style brillant et unique de son autrice qui frôle le génie, et sa signature : des personnages torturés, trop humains, trop crédibles, un drame de la vie ordinaire qui touche au cœur le lecteur et lui fait entrapercevoir la perversité mais aussi la beauté d'une civilisation certes dominatrice mais au final aussi faible qu'elle se croit forte.
"Les Chutes" est un roman considéré comme l'un des plus aboutis de Joyce Carol Oates, une écrivaine clivante qui ne ménage ni ses protagonistes ni ses lecteurs. J'approuve totalement cette appréciation. J'ai lu seulement une dizaine de ses œuvres romanesques mais cette chronique familiale âpre mérite vraiment les éloges. Je me suis sentie imprégnée, ballottée, malmenée et lessivée par ses sept cents pages, exactement comme si le Niagara m'avait roulée dans ses rapides. Mais à aucun moment je n'ai voulu lâcher le récit. J'avais confiance en Joyce Carol Oates, je savais qu'elle m'emmenait quelque part et je ne m'étais pas trompée.
Encore un grand roman marquant. Quel talent ! A quand le Nobel, sapristi ?