Œuvre honteusement méconnue en France, Les Démons fait partie de ces livres que l’on découvre presque par hasard, avant de se demander comment il est possible qu’ils ne soient pas davantage lus. Je suis tombé dessus dans le top d’un de mes éclaireurs, et comme le roman se déroulait dans le Vienne de l’entre deux guerres, en 1926 et 1927, je me suis lancé sans en savoir beaucoup plus, sinon que son titre dialoguait avec celui de Dostoïevski.
Comment rendre compte d’un tel livre ? Les Démons est un livre monde, une odyssée viennoise de plus de mille pages, peuplée de dizaines et de dizaines de personnages, où toute une société semble peu à peu apparaître sous nos yeux. Noblesse déclassée, bourgeoisie, intellectuels, ouvriers, journalistes, banquiers, marginaux, domestiques, figures interlopes, militants et rêveurs : Doderer compose une fresque d’une ampleur rare, au moment où l’ancien monde austro hongrois n’est plus qu’un souvenir et où la croyance dans le progrès commence à se fissurer.
Il ne faut pourtant pas se laisser intimider par la taille du livre ni par le nombre de personnages. Il faut accepter d’y entrer, de s’y perdre un peu, puis de comprendre progressivement que rien n’est gratuit. Chaque rencontre, chaque déplacement, chaque conversation, chaque existence apparemment secondaire finit par participer à une architecture plus vaste. On ne peut presque rien retirer du roman sans fragiliser l’ensemble, car tout circule, tout résonne, tout se répond.
L’intrigue, prise isolément, n’est pas si compliquée. Ce qui compte vraiment, c’est la manière dont les personnages se transforment, se révèlent, se trompent, se jugent et sont jugés par les autres. Doderer montre admirablement que personne ne se résume à une seule perspective. Chacun est un prisme à plusieurs faces, et nous existons différemment selon ceux qui nous regardent. Le roman apprend donc à suspendre le jugement trop rapide, à changer d’angle, à chercher la bonne distance.
C’est là que le livre devient immense. Doderer ne raconte pas seulement une société viennoise en crise, il interroge notre manière même de voir le réel. Nous vivons souvent dans une réalité seconde, faite d’illusions, d’idéologies, de passions, de récits personnels et d’œillères morales. Puis, à certains moments, la réalité première revient, éclate comme une bulle de savon, et oblige chacun à mesurer ce qu’il refusait de voir. Le roman devient alors une formidable méditation sur le mensonge à soi même, le libre arbitre, la destinée et la responsabilité.
Les Démons est aussi un grand roman politique, mais sans jamais devenir un roman à thèse. Conservateurs, communistes, bourgeois apeurés, idéalistes exaltés, figures révolutionnaires ou réactionnaires se croisent dans une Vienne traversée par des tensions de plus en plus fortes. Le conflit entre visions du monde culmine dans l’incendie du palais de Justice, mais Doderer ne réduit jamais l’histoire à un simple affrontement idéologique. Il montre plutôt comment les démons collectifs naissent aussi des démons privés, des humiliations, des frustrations, des aveuglements et des passions mal comprises.
Ce qui impressionne le plus, c’est la profondeur psychologique de l’ensemble. Doderer observe les êtres avec une précision presque tolstoïenne, en refusant les explications trop simples. Il y a chez lui une manière unique de montrer comment une vie tient à des détails, à des rencontres, à des malentendus, à des retards, à des gestes minuscules dont on ne comprend la portée qu’après coup. Le roman avance parfois comme une enquête sur la causalité secrète des existences.
Il y a bien sûr des étrangetés, des digressions, des obsessions, des tunnels, des femmes âgées et grosses, des narrateurs qui se répondent, des ruptures de ton, une architecture non linéaire et une impression de quatrième mur parfois fissuré. Mais c’est aussi ce qui fait la singularité du livre. Les Démons n’est pas un roman lisse. C’est une masse vivante, foisonnante, parfois déroutante, mais toujours habitée par une intelligence romanesque exceptionnelle, une véritable symphonie.
Si vous aimez les grands livres dans lesquels on s’installe comme dans une ville, les œuvres qui restituent une époque tout en éclairant les ressorts intimes des êtres, les romans où la société, la psychologie, l’histoire et la métaphysique se nouent peu à peu, alors il faut lire Les Démons. C’est un monument discret, un bijou enfoui, une œuvre d’une richesse rare, qui demande du temps mais le rend largement. On en ressort avec l’impression d’avoir traversé non seulement Vienne en 1927, mais une manière entière de comprendre les hommes, leurs angles morts et leurs démons.