Premier tome de la trilogie de L’Énergie nationale, Les Déracinés est aussi souvent lu comme un roman autonome. Rédigé en 1897, il porte la marque de son auteur : Maurice Barrès, figure majeure mais controversée, écrivain de la droite nationaliste et connu pour ses positions antisémites. On sait donc d’emblée dans quel terreau idéologique on met les pieds.
Le roman suit sept jeunes Lorrains quittant leur province pour Paris, guidés par l’enthousiasme de leur professeur républicain, fervent défenseur de la morale kantienne.
Chacun des personnages incarne un archétype bien précis de l’époque, et l’on peut les regrouper en trois tendances : les idéalistes, les matérialistes issus des milieux les plus modestes, et un groupe hybride oscillant entre les deux.
Le cœur du propos réside dans les conséquences du déracinement. Arrachés à leur terre d’origine, les jeunes découvrent les séductions et les dangers de la capitale. Sans surprise, ce sont les plus pauvres qui paient le prix fort, contraints jusqu’au meurtre pour survivre. Le désenchantement culmine dans le cynisme de leurs camarades concluant qu’« on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs » sur le chemin de la réussite.
Barrès règle ses comptes avec la République opportuniste, les banquiers, l’éducation ou encore la religion : nul n’échappe à son vitriol. La France qu’il décrit apparaît morcelée, incapable de s’unifier, même dans la jeunesse censée incarner son avenir.
Le style, souvent pompeux, alourdit la lecture, et certaines idées paraissent aujourd’hui nauséabondes. Pourtant, çà et là, surgissent de véritables éclairs de lucidité : des passages sur la création d’un journal ou sur le fonctionnement politique témoignent de l’expérience concrète de Barrès et résonnent encore.
En définitive, Les Déracinés est un roman en demi-teinte : contestable par son idéologie, parfois pesant par sa prose, mais précieux pour qui veut comprendre la vision de la société française qu’offrait un nationaliste de la fin du XIXᵉ siècle.