Les années de séminaire, celles de l’activisme politique, enfin le chemin vers l’écriture : ce sont ces trois étapes fondatrices de la vie d’Antonio Moresco qui sont transposées dans les trois parties des Ouvertures (en italien Gli esordi, soit les ouvertures au sens de commencements). Mais disons-le d’emblée (ce n’est pas un spoiler, mais la 4e de couverture cultive à ce propos une ambiguïté qui me semble dommageable à l’horizon d’attente que l’on peut avoir) : les Ouvertures n’a quasiment rien d’une autobiographie et ne vaut comme « tableau de notre histoire récente » (citation de la 4e de couv) que de manière très oblique.


Bien sûr, il est question d’une jeunesse de séminariste, puis d’un périple au travers de l’Italie émaillé de meetings politiques, de distributions de tracts et de scènes de répression brutales - sans que jamais le moindre contenu politique ou idéologique se précise -, et dans un dernier temps de la lutte acharnée et vaine pour trouver un éditeur voulant bien publier un manuscrit. Ces expériences sont reconnaissables, au moins dans leurs contours généraux, et dessinent un parcours initiatique qui pourrait être classique, le narrateur répondant successivement à trois appels, trois vocations qui se succèdent sans totalement s’annuler.


Mais, partout, le réel se distend, semble à tout instant trembloter comme du blanc d’œuf ou de la gélatine. L’air se chiffonne, le feu obéit au regard et au toucher, la lumière dégouline ou s’effiloche, les couleurs s’inversent ou prennent corps jusqu’à devenir une constituante solide de la réalité : la vision de Moresco brouille les frontières entre le tangible et l’impalpable, dans une sorte de synesthésie tactile permanente.


La langue ciselée et poétique de Moresco (traduite par Laurent Lombard) et la beauté de ses visions semblent, dans les premières chapitres, tirer les Ouvertures du côté d’une solennité mystique moderne, qui fait de la dissolution du narrateur dans le silence un premier « jeu de l’éternité » (sous-titre du récit).


Mais la suite du récit dément les premières impressions en inscrivant le jeu politique et le monde littéraire dans une sorte de satire sinistre, où le narrateur est sans cesse balloté d'interlocuteur en interlocuteur sans iamais obtenir de réponse satisfaisante à ses questions, à la manière du K. du Château de Kafka. Engagé dans des démarches répétitives qui peuvent, il faut bien l'avouer, prendre des airs d'épreuve également pour le lecteur, le narrateur semble faire l'expérience d'une complète dé-réalisation du monde, dans lequel le dernier signe d'une transcendance est un gargouillis, produit par un Dieu qui, après avoir constaté l'échec de son incarnation en homme, décide de s'incarner en bacille intestinal.

A la fin des 700 pages, je reste avec l'impression que certaines clés me manquent et que, comme chez Claudel, « C'est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c'est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c'est ce que vous ne trouvez pas amusant qui est le plus drôle ». Ca ne m'a pas empêché de parcourir lentement ces Ouvertures et de me perdre avec plaisir ici dans une image particulièrement visionnaire, là dans un passage à l'humour particulièrement vif, et ailleurs encore dans une des questions de sphinx dont Moresco a le secret : « jusqu'à quel point la capacité à se taire peut-elle être perfectionnée? ».

Cyril-spoile
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le 5 nov. 2022

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Cyril T

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