Les possédées, de Johanna van Veen : un récit gothique aux teintes surnaturelles

Initialement paru en mai 2024 aux éditions Hachette Heroes, Les possédées est le premier de l’ écrivaine néerlandaise Johanna van Veen, mais aussi son premier roman traduit en français. Il est paru en version poche en avril 2026, et c’est de cette version de l’ouvrage dont je vais parler ici. Dans Les possédées, Johanna van Veer nous plonge dans les années 1950 en plein cœur d’une histoire sombre aux accents gothiques, où se mêlent ésotérisme, santé mentale, histoire d’amour, fantômes et thriller. On y suit l’histoire de Rose, jeune femme dont la mère, Mama, est une médium peu scrupuleuse qui se sert de sa fille pour « agrémenter » les séances de spiritisme et leur donner plus de vraisemblance. Depuis son enfance, Rose est hantée par le fantôme Ruth, qui prend parfois possession de son corps, mais toujours avec le consentement éclairée de la jeune femme. Venue assister à une séance de spiritisme, une jeune veuve prénommée Agnès propose à Mama d’acheter Rose pour en faire sa dame de compagnie. C’est à ce moment que la vie des deux femmes bascule, dans le bonheur dans un premier temps, avant de terminer dans un bain de sang.


L’intrigue nous est contée du point de vue de Rose, de deux manières. Des extraits d’entretien avec un psychiatre, Dr Montague, chargé d’évaluer la santé mentale de Rose et lors desquels la jeune femme donne le détail des faits tragiques survenus au manoir d’Agnès. Dans un second temps, le récit de Rose, conté sous une forme plus romanesque, qui est le cœur de l’intrigue. Cette alternance entre séances formelle avec le psychiatre, qui ancrent le récit dans une réalité solide, et récit de la vie de Rose qui flirte avec le surnaturel, offrent des respirations bienvenues lorsque la tension se fait trop intense. Et on peut le dire, certaines scènes le sont. L’histoire d’Agnès et Rose a tout d’un drame shakespearien, avec son lot d’amants maudits et de fantômes vengeurs, le tout dans un décor gothique agrémenté de personnages à la santé mentale discutable et aux intentions plus que douteuses. Les possédées met en avant deux protagonistes féminines que tout semble opposer, mais qui sont semblables de bien des manières. Toutes deux maltraitées, rejetées, en manque cruel d’amour, elles vont trouver dans les bras l’une de l’autre ce qu’elles n’ont jamais eu auprès d’une mère ou d’un mari. Toutes deux sont également accompagnées d’un esprit qui leur est apparu lorsqu’elles en avaient le plus besoin. Elles deux sont les seules à les voir. Folie ou véritable pouvoir de médiumnité ? Le roman reste très ambivalent sur ce point, on croit tour à tour qu’elles souffrent de troubles de la personnalité multiple, ou bien qu’elles possèdent de puissants pouvoirs ésotériques.


J’ai trouvé le récit plutôt bien rythmé, malgré quelques longueurs lorsque Rose emménage chez Agnès. Globalement, l’écriture est très appréciable, agréable à lire, très simple dans sa structure sans pour autant tomber dans la facilité scénaristique. Je me suis rapidement prise au jeu de deviner si Rose disait la vérité ou non, si les événements vécus étaient le fait de son imagination ou s’ils s’étaient bel et bien déroulés comme elle le raconte. On danse d’un pied sur l’autre avec son récit, Rose est une narratrice peu fiable mais en même temps, on souhaite lui faire confiance car on s’attache rapidement à elle. Son passé et les mauvais traitements infligés par Mama y sont pour quelque chose. On rappelle également qu’à cette époque, il était assez aisé pour une femme d’être internée contre sa volonté pour un oui, pour un non. Il ne suffisait pas de grand chose pour passer sa vie enfermée entre quatre murs, gavée de médicament, soignée par électrochocs.


Johanna van Veer a donc voulu insuffler à ses protagonistes une sorte de force délicate dans un environnement oppressant, telles d’anciennes héroïnes de roman gothique parcourant les allées sombres d’un vieux manoir hanté. L’écriture est incarnée, elle vibre des frissons procurés par les descriptions de la vieille bâtisse et de ses environs, mais aussi de ses résidents. Le roman est parcouru de thèmes forts tels que l’amour, la mort, la maladie, mais aussi le racisme. La belle-sœur d’Agnès est atteinte de la tuberculose, elle tousse et crache du sang, son corps s’atrophie. Agnès est d’origine indienne et subit les brimades de sa belle-sœur qui ne voit en elle qu’une opportuniste qui a séduit son frère pour s’accaparer sa fortune. La lande qui entour le manoir semble dangereuse à parcourir, tant par ses tourbes qui prennent au piège que par ses forêts impénétrables.


J’ai été quelque peu déçue par la tournure que prend la fin du roman. Je m’attendais peut-être à quelque chose de plus spectaculaire, plus sanglant, plus étrange, je ne sais pas vraiment. En tout cas, je suis restée sur ma faim avec ce dénouement doux-amer qui ne m’a contentée après avoir dévoré le récit en quelques heures de lecture. Malgré tout, Les possédées est un très bon roman à la croisée du fantastique, gothique et horrifique, qui m’a fait penser à des œuvres comme celles de Shirley Jackson ou d’Antoinette Peské, dont je vous recommande chaudement la lecture si vous êtes friands de ce genre d’ambiance glauque et sublime. Je reste donc à l’affût d’autres traductions vf de Johanna van Veer, en sachant que ses deux autres romans, Blood on her tongue et Bone of my bone, semblent être du même acabit. Une belle découverte en somme !

lesmotsdelivrent
7

Créée

le 23 juil. 2026

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