Jeu subtil d’écriture, jeu de piste scriptural, ce qui marque dans Les présents d’Antonin Crenn c’est avant tout cette attention particulière à l’espace, aux espaces – urbains comme ruraux – et leur agencement. Du XIIe arrondissement de Paris au Finistère en passant par les Yvelines, ça défile.
Des temps et des espaces. La mémoire des histoires et de l’Histoire. Au premier abord on relie le temps à la mémoire, on se souvient d’évènements passés, cet a priori n’est pourtant pas aussi évident. La mémoire a aussi son histoire, il existe un art de la mémoire dont les premières occurrences remontent à Cicéron, la mémoire y est liée à l’espace, à l’architecture et aux images. Les présents d’Antonin Crenn dévoile à sa manière ce fonctionnement subtil de la mémoire, et ce au travers d’une narration pointilliste – pointilleuse ? Notons également la composition singulière du roman ; deux parties, 10 chapitres chacune. On y suit les pas et la vie de Théo ; « Théo comment ? Théophile, Théodore, Théodule.»
On le saura pas, le nom de ce candide trentenaire à l’existence moelleuse. C’est une sorte de parcours initiatique qui va progressivement se mettre en place au fil des pages. Retour au père, enquête autour de son père, tôt disparu. Au travers de cette quête va se déployer toute une galerie de portraits, personnages dont on parcourt l’histoire – parfois imaginée, voire fantasmée par Théo. Riche roman, par son écriture expansive, offrant une multiplicité de lectures, ébauchons ici quelques-unes.
LE PASSÉ AU PRÉSENT
Les présents – dont l’épigraphe est dédiée Aux absents – se construit sur une dualité, nous avons déjà évoqué les deux parties qui le composent, nous retrouvons, comme dynamique de la narration et de l’histoire, ce couple formé par Théo et Édouard. Côté espace, on alterne entre le rural et l’urbain. La couverture – signée Roxane Lecomte – signale déjà cette dualité qui enveloppe le roman ; elle figure deux jeunes hommes, de dos, face à l’entremêlement de deux paysages. Un dessin représentant un port – avec la silhouette d’un chalutier qui se découpe à l’horizon. Dessin superposé à ce qui semble être un cliché sépia. Jeu sur les couleurs, dualité des ambiances au travers des couleurs, alliance de la dominante bleue du dessin et du brun violacé du cliché sépia. Côté temporel, la dualité se construit au fil des pages et il faut en passé par Théo pour la comprendre.
Le passé n’existe pas, prétend-il. Si on est visité par des souvenirs
si tenaces, si l’on parle du passé, si on le désigne par un mot (quel
qu’il soit), si l’on est habité par son idée même, alors il est
présent. Présent et vif. p. 74
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