Jamais simple de faire la critique de ce genre d'ouvrage, tant la masse d'informations à digérer est importante et tant la tentation est grande soit de résumer, soit de juger à l'aune de ses propres lacunes sur la période. Je vais essayer d'éviter les deux.


La collection dirigée par Joël Cornette ambitionne une histoire de France qui n'est figée dans aucune certitude, dans aucune vérité préétablie, et qui se veut largement ouverte aux débats. L'objectif de chaque volume est en somme de remettre l'église au centre du village, ou plutôt de remettre la période à sa juste place, débarrassée des mythes qui s'y sont accumulés. Ici, la Renaissance. Et le simple fait de la mettre au pluriel dans le titre dit déjà beaucoup du projet : Hamon ne fait pas de cette période une césure franche entre le Moyen Âge et l'époque moderne, mais la présente comme un siècle aux multiples visages, entre renouveau et turbulences. La Renaissance comme rupture éclatante après les âges sombres médiévaux ? Le mythe tient moins qu'il n'y paraît. On est moins dans une rupture nette que dans le prolongement et la transformation progressive des siècles précédents, et c'est précisément ce que l'ouvrage s'emploie à démontrer, patiemment, sur plus de six cents pages.


Ce qui caractérise la période, c'est bien sûr l'essor culturel, le développement des humanismes, mais aussi l'apparition de la Réforme luthérienne et la fracture durable qu'elle ouvre au sein de l'Église. La Renaissance est en effet profondément marquée par une idée de réforme qui dépasse le seul champ religieux : réformer l'État, réformer l'Église dont beaucoup critiquent le fonctionnement, repenser les fondements de la foi à mesure que la christianisation atteint son maximum et que se multiplient les interrogations sur le sens des pratiques. On est donc fortement dans le monde des idées, bien aidé par l'imprimerie introduite en Europe par Gutenberg vers 1450, qui permet une circulation nouvelle des savoirs à une échelle inédite. La complexité de la situation se dérobe cependant à toute généralisation, comme en témoigne ce détail révélateur que Hamon soulève : les orfèvres et les peintres, qui travaillent beaucoup pour l'Église, accueillent largement la Réforme, tandis que les bouchers, dont le commerce est affecté par les exigences religieuses, apparaissent comme des catholiques zélés. C'est ce type de granularité qui rend l'ouvrage précieux, et qui résiste à toute lecture trop lisse de la période.


Cette effervescence intellectuelle s'inscrit dans une France relativement moins dévastée par les guerres sur son propre territoire, surtout après le traumatisme de la guerre de Cent Ans. Le renouveau se lit dans la remise en culture des terres agricoles, l'essor artisanal et commercial des villes, les innovations technologiques, haut-fourneau, imprimerie, et la réorganisation de l'administration royale. Mais ce redressement démographique produit aussi ses effets pervers : l'effet de balancier entraîne une paupérisation d'une partie de la population, les ressources et les équilibres sociaux étant à nouveau mis sous tension. Cela ne signifie pas pour autant que l'époque soit paisible : les guerres d'Italie constituent une sorte de conflit européen avant l'heure, tandis que l'émergence des Habsbourg, notamment avec Charles Quint, vient remplacer progressivement l'ennemi anglais comme principal horizon de rivalité pour la monarchie française.


Sur le plan religieux, en 1559, une réunification entre catholiques et protestants serait encore théoriquement possible : aucun acte irrémédiable n'a encore été commis. Cette précision, que l'on n'attendait pas, change le regard qu'on porte sur toute la période : ce qui va suivre avec les guerres de Religion n'était pas inéluctable, et c'est une façon de restituer à l'histoire son épaisseur de possible.

L'atelier de l'historien reste l'une des grandes forces de la collection. Il permet d'ouvrir les coulisses du métier, de suivre l'évolution de la perception de François Ier dans le temps, d'interroger la place des femmes, ou encore de comprendre comment les guerres de Religion ont freiné l'implantation durable de la France en Amérique. Il met en valeur les problématiques ouvertes, souligne pour certains sujets les insuffisances voire les contradictions de l'historiographie, et nourrit le propos de remarques critiques, une posture intellectuellement honnête, qui donne au lecteur l'impression de tenir la discipline à bout de bras plutôt que de recevoir une vérité clef en main. Il met aussi en évidence les chantiers encore nécessaires pour mieux éclairer la période. L’histoire économique, démographique et sociale reste à approfondir pour déconstruire certaines idées reçues. L’histoire culturelle gagnerait également à mieux intégrer les pratiques populaires et à ne pas seulement se concentrer sur les élites. Même chose pour l’histoire du corps, de l’hygiène, de l’alimentation, de la violence ou encore des pratiques guerrières, notamment autour des guerres d’Italie.


Ce qui dérange davantage dans ce volume, par rapport à d'autres de la même collection, c'est que la partie plus classique de l'histoire, celle des rois, des guerres, des grands événements politiques, est parfois évacuée assez rapidement. Cela se comprend dans une volonté de sortir d'une histoire trop événementielle, mais pour un lecteur qui découvre la période, cette mise à distance peut créer une forme de frustration. L'auteur privilégie les grandes dynamiques économiques, sociales, religieuses et culturelles, et l'on sent une volonté de synthétiser toute l'historiographie récente, mais aussi une certaine hésitation à trancher. Beaucoup de questions restent ouvertes, ce qui est, en soi, la marque d'une science honnête, mais donne parfois une impression de flou. On referme le livre avec des perspectives nombreuses et une certaine incertitude, comme si l'ouvrage ouvrait davantage de chantiers qu'il n'en refermait.


C'est d'ailleurs le paradoxe de cette collection : sa rigueur même peut devenir un obstacle à l'immersion. Les volumes les plus réussis sont ceux où la synthèse historiographique parvient à s'incarner dans des figures, des événements, des récits. Celui-ci reste un cran en retrait sur ce plan, plus analytique que narratif, plus soucieux des dynamiques que des destins particuliers.


Un volume de grande qualité, fidèle à l'exigence de la collection, peut-être l'un des plus frustrants de ceux que j'ai lus, précisément parce qu'il est dense, riche, mais parfois moins incarné. Un ouvrage essentiel pour comprendre la Renaissance non comme une rupture lumineuse mais comme une période de transitions multiples, contradictoires, et loin d'être terminées à l'heure où le siècle bascule dans les guerres de Religion.

Gilead
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le 3 mai 2026

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