Un monument de littérature pouvant également servir de réhausseur pour enfant

À chaque fois, c’était avec un certain mépris et en faisant la moue qu’arrivé à la lettre D d'un rayon de librairie, j’effleurais du regard le nom tonitruant de Maurice Druon, ce gros résistant à la voix rocailleuse qui, en plein âge d’or du Nouveau Roman, en pleine crise du gaullisme et de l’idée d’une patrie éternelle aux racines chrétiennes, avait le culot de pondre cette monumentale chronique des derniers capétiens, dont l’intégrale trône dans chaque librairie de France.

À chaque fois que je voyais cette saga obèse des Rois Maudits, je soupirais de suffisance. Ce n’était pour moi qu’un torchon réactionnaire, une ode grossière aux grands roys de jadis, le panégyrique d’une morale décrépie, un appel aux valeurs d’antan écrite par un conservateur grognon et sans style.

Le bougre de crétin que j’étais, sûr de son goût, qui appréhendait, déjà, le moment où il devrait débourser 30€ pour ce qui ne serait d’après lui qu’une expérience littéraire déceptive, était loin de s’imaginer que ce bouquin trapu qu’il emmenait, sans conviction, à la caisse de la librairie, était l’un des plus grands romans de la littérature française.

Comme beaucoup de gens, je suis venu aux Rois Maudits par le Trône de Fer de George R. R. Martin, qui a explicitement revendiqué l’influence du vieux résistant sur son œuvre. Une œuvre qui m’a laissé le souvenir plat d’une épopée de fantasy sans fantaisie, à l’écriture désincarnée, dépourvue de toute recherche stylistique. Car si Martin est un formidable conteur, une sorte de grand couturier d’intrigue brodant avec brio la trame de dizaines de destinées enchevêtrées, j'ai toujours trouvé que cet adorable barbu qu’on aimerait câliner comme un nounours écrivait comme un pied. Heureusement que son traducteur est excellent.

Druon, c’est autre chose. C’est d’abord la précision d’une plume qui parvient, dans un style épuré, à dépeindre un XIVème siècle que jamais la littérature n’a restitué avec plus de tangibilité. C’est la minutie d’un travail sur les odeurs du Moyen-Âge, celles des basses-cours, des campagnes encore mangées de forêts, celles des fourneaux des forgerons et du chevalier ruisselant dans son harnois, sur un habillement médiéval qui préfigure déjà les parures chamarrées de la Renaissance, sur ces villes aux ruelles resserrées qui s’embourgeoisent à l’ombre des châteaux-forts et des cathédrales. Druon ciselle ses descriptions avec un lexique choisi, rare, allant jusqu’à mobiliser quelques termes d’ancien français ; le réel se manifeste parfois dans ce qu’il a de plus anecdotique, dans la diversité des achalandages des marchés, de l’armement, dans les habitudes culinaires, sans jamais sombrer dans l’encyclopédisme.

Et ces personnages ! Ces seigneurs, ces bourgeois, ces valets, ces femmes de chambre, ces ecclésiastiques dont les vies se croisent, se bousculent, ce raffinement dans la variété de leurs aspirations ! Druon ne commet jamais la maladresse d’encombrer ses héros de motivations contemporaines ; chacun ne désire que dans les frontières mentales tracées par l’époque. On croirait presque, chez cet incorrigible catholique de droite, déceler les remous d’un marxisme refoulé et prêt d’émerger à nouveau, tant les affects de ses protagonistes sont déterminés par leurs conditions matérielles d’existence. Robert d’Artois, Philippe le Bel, Louis X le Hutin, Philippe le Long, et même le Pape, tous ces grands seigneurs, si certains ont parfois quelques élans d’âme, sont mus, avant tout, par un désir de conservation ; ce roman est une épopée balzacienne, une Comédie Humaine du Moyen-Âge mâtinée de naturalisme dont les ambitions particulières, les manigances ourdies pour les assouvir, ne prennent source que dans les appétits de classe de chacun.

Mais l’œuvre de Druon, c’est aussi une œuvre sur les femmes, ces femmes de la haute aristocratie d’Ancien Régime qui n’ont, à peu de choses près, de valeur aux yeux des hommes qu’en leur qualité de mères pondeuses. Tout ce négoce de princesses bradées pour un nom, pour un fief, et qui n’ont que la ruse pour se ménager une place, personne ne l’a mieux décrit que Druon. Mais il n’oublie pas les quelques mégères comme Mahaut d’Artois qui tirèrent, malgré tout, de juteuses prébendes de cette marchandisation des corps, ni les rébellions d’épouses adultères, comme celle de cette Marguerite de Bourgogne qui, avant son jugement, hurle à la foule bigote des Parisiens :

« J’ai eu le plaisir, qui vaut toutes les couronnes du monde, et je ne regrette rien ! »

Enfin, on ne peut ressortir des Rois Maudits sans l'empreinte de ces phrases, souvent brèves, ces bijoux de concision qui saisissent la moindre broutille avec tant de netteté qu'elles les rendent presque sensibles.

« Le ciel de lit, tendu d’un samit bleu sombre semé de fleurs de lis d’or, paraissait un morceau de firmament nocturne. »

Vaumacel
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le 3 oct. 2023

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